[Article à retrouver dans le magazine de l'été, en kiosques ou sur abonnement.] Au début de l’aventure, les créateurs de Jim Queen, au cinéma ce mercredi 17 juin, n’imaginaient pas finir sur les marches de Cannes. Marco Nguyen et Simon Balteaux racontent leur épopée.
Photographie : Audoin Desforges pour têtu·
"Trop segmentant" Ce terme de la langue marketing, qui sonne comme un couperet pour bien des projets se situant hors des sentiers battus, l’équipe de Jim Queen l’aura entendu plus souvent qu’à son tour durant l'élaboration de cet ovni dans le cinéma français. Il faut dire qu’elle n’y est pas allée de main morte avec le scénario du long-métrage d’animation, dont le point de départ ressemble de fait à une blague pédé : "Jim, icône sexy de la scène gay parisienne, voit sa vie basculer lorsqu’il contracte l’hétérose, un étrange virus qui transforme les hommes gays… en hétérosexuels !"
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Le projet, ça ne s’invente pas, s’est cristallisé autour d’une rencontre à la VendrediX. Et pour cause, Marco Nguyen, le réalisateur de Jim Queen, est l’un des coorganisateurs de cette fameuse soirée parisienne. De son enfance, le quadragénaire a gardé une autre passion que la nuit, biberonnée à Disney : "Je regardais La Petite Sirène et Hercule en boucle. D’ailleurs, je crois que j’étais un peu amoureux du personnage." Comme beaucoup de la génération Club Dorothée, il grandit aussi avec Dragon Ball, Sailor Moon et les autres animes japonais, qui nourriront plus tard l’énergie visuelle hyper saturée de Jim Queen. À 17 ans, le garçon quitte Aix-en-Provence pour Paris, direction l’école des arts de l’image des Gobelins. Il travaillera ensuite comme directeur de l’animation sur Le Chat du rabbin (2011), puis comme premier assistant réalisateur sur Les Hirondelles de Kaboul (2019).
Ce soir-là, donc, à sa VendrediX, Marco Nguyen tombe sur Simon Balteaux. Du même âge que lui, cet Ardennais d’origine a commencé loin du cinéma, comme architecte paysagiste, avant de changer de carrière : "J’ai toujours eu envie d’écrire et de jouer. Alors, avec mon premier salaire, je me suis payé le cours Florent." Devenu scénariste, il a travaillé sur des téléfilms et des programmes de réalité scénarisée façon Le Jour où tout a basculé. "Une de mes grandes fiertés, sourit-il, a été de réussir à inclure un baiser lesbien dans un programme de ce type, à 14 h. Je me suis rendu compte que j’avais envie et besoin de raconter des histoires queers."
Ça tombe bien, Marco Nguyen a le projet parfait sous le bras… Il lui montre "Slt t cho", un clip qu’il a bricolé deux ans plus tôt pour promouvoir ses soirées, et qui joue déjà avec les clichés gays, en particulier celui de la gym queen obsédée par la forme de ses muscles. Mis en ligne sur YouTube, le mini-film a tapé dans l’œil d’un certain David Alric, fondateur de Bobbypills, studio d’animation français créé en 2017. Spécialisé dans les contenus pour jeunes adultes, on lui doit notamment Vermin ou Les Kassos. Flairant un potentiel, le patron lui demande de réfléchir à une série. Et c’est pour coécrire le script de ce projet que Marco tape sur l’épaule de Simon. "C’est rigolo, parce que quand tu es scénariste, tu rencontres souvent quelqu’un qui vient te voir pour te parler d’un super projet, fait remarquer Simon. Mais là, j’ai tout de suite vu que c’était vrai et qu’il avait saisi un truc sur l’univers gay que je trouvais formidable." Leur humour commun puise autant dans La Cité de la peur que dans South Park ou Kuzco, avec l’idée d’un film "à 3 000 à l’heure, avec une vanne par plan", résume Marco Nguyen.
Projet barré cherche un million
Quelque temps plus tard, le duo débarque chez Bobypills avec une première ébauche de scénario : la communauté gay est chamboulée par un virus qui rend hétéro. "À l’époque, on travaillait avec Canal+ sur Les Kassos notamment, se souvient David Alric. J’avais donc présenté le projet Jim Queen à leur directrice éditoriale, qui avait adoré, mais elle me disait qu’il ne passerait pas les commissions à cause de son sujet. Et elle avait raison." Faux départ. Les équipes de Bobbypills optent alors pour une solution de rechange : oubliée, la série, Jim Queen sera un long-métrage, le premier du studio, jusqu’ici spécialisé dans les formats courts.
Une recherche de fonds s’enclenche alors pour consolider le budget du projet qui vient de changer de dimension. Dans le système du cinéma français, en général, les films sont financés à moitié par des subventions publiques, et à moitié par des aides privées, souvent apportées par des diffuseurs, chaînes de télévision ou plateformes de streaming. Étonnamment, la première partie est rapidement sécurisée : le Centre national du cinéma et de l’image animée accorde au projet une avance sur recettes. "Peu de films l’obtiennent, surtout dans l’animation, et encore moins celle destinée à un public adulte", souligne David Alric.
Las, la partie est encore loin d’être gagnée. Pour lancer sereinement la production, il manque encore un million d’euros. "Trouver un diffuseur pour financer la partie privée, c’était la croix et la bannière, résume David Alric. Tout le monde disait que le projet était malin, drôle, percutant… Mais quand il s’agissait de s’engager, il n’y avait plus personne !" Ce n’est pas tant l’humour trash du scénario qui dérange, mais son univers gay de A à Z : des homosexuels qui évoluent entre eux, avec leurs codes, leurs blagues et leurs baises, forcément, c’est "segmentant". "À leurs yeux ça n’intéresserait pas grand monde, explique Simon Balteaux. Certains allaient même jusqu’à nous sortir qu’ils avaient un ami gay et qu’il n’était pas du tout comme ceux de notre scénario."
"Le film devait voir le jour”
Les années passent, et les soutiens privés se font attendre. David Alric finit par prendre la décision de miser le tout pour le tout : "On a compensé ce gros trou dans la raquette en mettant toutes les économies du studio en jeu. C’est un cas de figure très rare. Cette décision a évidemment fragilisé l’entreprise, mais le film nous semblait trop important. Il devait voir le jour.” En juin 2025, pour consolider un budget encore fragile, le studio lance une campagne de financement participatif sur Kickstarter, lancée par une soirée organisée au Rosa Bonheur des Buttes-Chaumont, dans le XIXe arrondissement de Paris. "Malheureusement, on a essuyé un échec, retrace la réalisatrice et productrice Morgann Gicquel, alors sollicitée pour son expertise du crowdfunding. C’était difficile de vendre le projet sans avoir vraiment d’images à montrer."
La deuxième fois sera la bonne. Une seconde campagne est lancée à l’automne sur Ulule, laquelle atteint près de 120 000 euros en janvier 2026. Une paille dans le budget du film, mais l’étape a été déterminante, fait valoir Morgann Gicquel : "On ne fait pas une campagne de financement participatif pour de l’argent, mais pour trouver des gens, du soutien. Par exemple, La Briochée, qui double plusieurs personnages secondaires, n’aurait pas été sur le film sans cette campagne."
Grâce à des aides publiques régionales, les studios Waooh et Gao Shan, respectivement belge et réunionnais, rejoignent l’aventure et la production peut commencer. Tout va alors très vite. Jérémy Gillet, qui avait été auditionné dès 2023 pour le rôle de Lucien, l’un des protagonistes du film, est convoqué pour enregistrer les répliques de son personnage. À l’aveugle, puisque l’animation des images sera calquée dans un deuxième temps sur les voix des acteurs. "Je me basais sur des figurines en forme de bâtonnets, en noir et blanc, qui se déplaçaient", raconte le comédien belge de 25 ans, que têtu· avait repéré en 2023 dans le film Arrête avec tes mensonges. Dans la foulée de cette dernière ligne droite, en guise de premier couronnement de ses efforts, l’équipe apprend que Jim Queen est retenu au Festival de Cannes, pour être projeté en Séance de minuit. Là, David Alric a pu commencer à se détendre : "J’ai beaucoup douté quand on n’a pas réussi à embarquer les diffuseurs avec nous, mais là, je me suis dit qu’on avait vraiment bien fait de prendre tous ces risques." L’escale cannoise achèvera de rassurer tout le monde. Après la joyeuse montée des marches de la bande, la première du film, à laquelle têtu· a assisté, fut un grand moment de joie queer collective.
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