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sexeL’anulingus, nouvelle star de la pop culture ?

Par Florian Ques le 16/04/2021
L'anulingus abordé dans "It's a sin"

Du nouvel album d'Eddy de Pretto à la série It's a Sin, la pratique de l'anulingus, longtemps taboue ou considérée comme relevant uniquement du sexe gay, semble plus que jamais se faire une place dans la pop culture.

Plus les années passent, plus les tabous s'effacent dans la pop culture. D'une part, les plaisirs du sexe ne sont plus seulement une affaire d'hommes hétérosexuels. Des voix comme celles d'Ariana Grande, Nicki Minaj et bien d'autres icônes avant elles participent, de par leur art, à une libération de la parole autour de la sexualité.

En parallèle, les homos ont aussi leur mot à dire. Grâce à son titre "La Zone" issu de son deuxième album À tous les bâtards, Eddy de Pretto établit un double sens ingénieux avec un texte parlant aussi bien de la banlieue fantasmée… que de l'anus, région corporelle tant redoutée.

L'anulingus, passion d'antan

Bien avant que le chanteur cristolien ne fasse l'éloge de cette zone érogène, de grands noms de la scène artistique remplissaient déjà cette mission. À commencer par Mozart qui, en 1782, compose Leck mich im Arsch – soit, selon sa traduction littérale, Lèche-moi le cul. Bien qu'il véhicule une dimension humoristique, ce canon à six voix référence ouvertement la notion d'anulingus [voir la def si le mot n'est pas déjà clair]. Le siècle suivant, c'est au tour de Rimbaud et Verlaine de prendre la relève avec le Sonnet du trou du cul, dont on retiendra le vers "Mon Rêve s'aboucha souvent à sa ventouse". Une représentation abstraite mais compréhensible.

Ce n'est plus un secret, les deux poètes étaient amants. Leur idylle sulfureuse fait que leur sonnet commun fut perçu par beaucoup comme le reflet de leurs préférences sexuelles. Avance rapide jusqu'au XXIème siècle, où l'anulingus est encore identifié comme une pratique réservée en grande partie aux homos. Sur le petit écran, il faut d'ailleurs compter sur des œuvres queers pour montrer l'immontrable. En 2000, Queer as Folk inclut dès son épisode inaugural une scène de sexe torride où Brian lèche sensuellement le dos de Justin… jusqu'au moment fatidique où sa langue se perd entre les fesses de son partenaire.

Outre-Atlantique, la série est diffusée sur Showtime, soit une chaîne câblée et payante. En d'autres termes, elle s'adresse à un public averti. Au rayon du tout-public, c'est vers How to Get Away with Murder qu'il faut se tourner. En 2014, son pilote comprend une scène de sexe gay entre Connor et son plan cul (qui deviendra ensuite son boyfriend), Oliver. Assister à un rapport sexuel entre deux hommes sur un des principaux networks américains à une heure de grande écoute, c'est déjà révolutionnaire en soi. Mais la série fait du zèle en suggérant, via des jeux d'ombres bien pensés, que Connor descend jusqu'à la zone interdite pour faire un anulingus. Un grand pas vers une représentation plus fidèle du sexe homo.

Du sexe pas que pour les gays

Mais heureusement, les gays n'ont pas le monopole de l'anulingus. Dès les années 90, plusieurs rappeurs et rappeuses comme Lil Wayne ou Lil' Kim évoquent de façon plus ou moins sublimée le fait de "lécher le cul", notamment en ayant recours à l'expression "tossing a salad" – qui signifie littéralement "mélanger une salade". Au fil du temps, certain·e·s artistes deviennent plus direct·e·s dans leurs paroles. Comme Nicki Minaj qui exige qu'on l'oriente vers "le meilleur bouffeur de cul" sur "Dance (A$$) Remix" avec Big Sean.

Du côté de la petite lucarne, c'est au cours de la quatrième saison de Sex and the City que Miranda est étonnée de voir son amant éphémère s'aventurer jusqu'à son anus. La scène intime en question est très courte, mais c'est ce qui s'ensuit qui est intéressant. Lors d'un brunch entre copines, la rouquine de la bande partage cette petite escapade sexuelle. Samantha, fidèle à elle-même, n'est pas très étonnée. Carrie, pour sa part, paraît au mieux dubitative, au pire dégoûtée. Quant à Charlotte, elle confie s'adonner à l'anulingus çà et là avec son mari. Des expériences divergentes qui soulignent bien les différentes opinions que la société alimente envers cette pratique sexuelle, alors perçue comme subversive.

Une décennie plus tard, Girls marque les esprits de son public alors que Marnie, appuyée sur l'évier de la cuisine, maintient enfoncée la tête de son amoureux Desi entre ses fesses. Ce dernier s'active, suggérant un anulingus pour le moins dynamique. Une scène peu ou prou similaire est incluse dans un épisode de True Detective, où l'on aperçoit l'enquêteur Marty en train de lécher le derrière de sa maîtresse. Le dénominateur commun de toutes ces scènes d'anulingus hétéro ? Elles fonctionnent à sens unique : il s'agit, en écrasante majorité, d'hommes qui butinent l'anus de leur partenaire. Renforçant, de fait, que la zone anale doit toujours rester chasse gardée pour eux s'ils veulent préserver leur sacro-sainte virilité.

Un trou n'est pas qu'un trou

Montrer l'anulingus, c'est bien. Rendre explicites ses nuances, c'est mieux. En effet, dans la pop culture et notamment celle des années 2000, le fait de "lécher le cul" est présenté comme une pratique préliminaire parmi tant d'autres. Et ça peut l'être, bien entendu. Mais il serait dommage de passer sous le tapis l'une des émotions principales qui l'entourent : la crainte. Parce que l'anus s'avère être aussi l'étape finale du système digestif, c'est une zone qui n'est pas nécessairement toujours propre. C'est bien ce que met en lumière la récente série It's a Sin, alors que le personnage d'Ash conseille à Richie d'aller prendre une douche après avoir tenté un anulingus. Le sexe anal, c'est aussi une préparation qui doit être montrée.

Cette même appréhension transparaît dans Looking. Dans le cinquième épisode de la saison 1, Patrick est en train de se faire sucer par Richie. Quand, soudain, ce dernier lui soulève les cuisses afin d'avoir accès à son anus. Tandis qu'il commence à laper son orifice, Patrick est visiblement mal à l'aise : il a peur de ne pas être propre. Richie le rassure alors en lui disant de ne pas s'inquiéter puisqu'il a pris une douche juste avant leur rapport sexuel. Là encore, la série souligne un aspect important de l'anulingus : le fait d'être suffisamment bien dans son corps pour apprécier l'acte. Et, en prime, l'importance de communiquer.

L'anulingus se démocratise

Et puis il y a des séries renversantes comme la confidentielle Vida. Dès sa première saison, cette dramédie sex-positive créée par Tanya Saracho montre ce qu'on ne voit pas que trop rarement : un homme en train de se faire lécher l'anus par sa partenaire. En effet, l'héroïne de la série, Lyn, est accroupie au pied du lit pendant que son boyfriend s'offre à elle, les quatre fers en l'air. Prouvant que, contrairement à la croyance populaire hétéronormée, les rôles sexuels peuvent s'inverser lorsqu'il s'agit d'anulingus.

"Quelque chose est en train de se passer avec les hommes et le cul", lançait la débridée Samantha Jones dans Sex and the City. Or, le fait est que l'attrait qu'ont de nombreux hommes pour l'anus et les pratiques qui s'y rattachent n'a rien de nouveau. Ce qui l'est, en revanche, c'est d'en parler. Et de casser un tabou qui n'a pas lieu d'être. Longtemps catalogué comme un acte exclusif aux gays, l'anulingus se démocratise et c'est tant mieux.

Le plaisir, qu'il provienne de cet orifice-là ou non, est de moins en moins genré ou limité à une orientation amoureuse. La pop culture a ainsi grandement contribué à ouvrir des discussions et ses récentes propositions contribuent à offrir une vision plus complexe et plus complète de ce qu'est l'anulingus. Et quand on s'aperçoit que Femme Actuelle et GQ partagent avec leur lectorat des astuces sur "comment bien réussir son léchage de cul", on se dit que la société est quand même plutôt sur la bonne voie.

Crédit photo : Channel 4 via capture d'écran