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LGBTQI+Imam et gay, il ouvre un lieu de prière inclusif à Marseille

Par Romane Frachon le 02/06/2021
imam gay

Connu comme le premier imam gay de France et porteur d'un islam ouvert sur les questions LGBTQ, Ludovic-Mohamed Zahed est sur le point d'ouvrir à Marseille un institut religieux où "chacun.e vient comme ielle le souhaite". Rencontre.

Marseille, troisième arrondissement. Quartier classé le plus pauvre d’Europe en 2013 par l’Observatoire des inégalités. Dans une toute petite rue qui restera anonyme, où l’interphone est vide de nom, Ludovic-Mohamed Zahed a installé des tapis de prières, un coran, des paravents, des coussins, dans une pièce vitrée qui donne sur un jardin. Il le traverse d’un pas décidé, un plateau dans la main avec une théière posée dessus et des petits gâteau. Le soleil méridional n’est pas encore couché, c’est la fin du ramadan.

Dans moins d’un mois, son institut Calem ouvre au public, “Incha’Allah”. L’imam de 44 ans a une allure indéfinissable, à la fois ferme et accueillante. On comprend vite qu’au cours de sa vie, il a dû faire des choix qui l’ont construit, déconstruit et reconstruit. Il faut dire qu’il conjugue plusieurs identités, qu’il décrit sans effort : “Je suis un homme cisgenre d’apparence blanche, homosexuel, musulman, arabe, queer, séropositif”. 

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“J’ai dû inventer ma personne sur tous ces oxymores théoriques”, ose le Franco-Algérien tout sourire. Né à Alger issu d’une famille salafiste, il est Mohamed sur son passeport algérien, Ludovic sur le français. Il grandit à Paris. A peine ses 8 bougies soufflées, il se demande ouvertement s’il est une fille ou un garçon. Son frère aîné et son père le tabassent jusqu’au sang, sous les yeux en larmes de sa mère. Quand l’adolescent annonce qu’il va renoncer à l’islam pour vivre sa sexualité, son oncle le menace de l’enterrer vivant. Il quitte le nid familial une première fois, et enchaîne les rencontres parisiennes. A 19 ans, il est testé positif au sida.

Homophobie + racisme

L’année suivante, en 1997, il déménage à Marseille avec sa famille. “Toujours porté par le soin et l’entraide”, il rejoint différentes associations “pour les droits des homosexuels, la lutte contre le VIH...”, mais il continue de subir des discriminations, “qu’elles soient islamophobes ou arabophobes”. Il ne s’y retrouve plus. Soit il est face à l’homophobie, soit au racisme. “C’était comme si j’avais le choix entre me couper le bras droit ou me couper le bras gauche”, affirme le docteur en sciences sociales. C’est là qu’il se penche sur la notion d’intersectionnalité. Il suit des études d’anthropologie jusqu’au doctorat, rédige une thèse sur “les minorités sexuelles à l'avant-garde des mutations du rapport à l'islam de France”. En parallèle, “tout naturellement”, l’homme se forme pour devenir imam. “La spiritualité fait pleinement partie de moi, mais je la veux inclusive, renouvelée, et décoloniale”

"Pas une seule fois, dans le Coran, il n’est stipulé que l’homosexualité est condamnable.”

En 2012, il ouvre un mouvement de mosquée inclusive, à Paris, désormais gérée par deux femmes imames, Eva Janadin et Anne-Sophie Monsinay Perso. En parallèle, il fonde l’Institut Calem  la même année, dédié à la recherche et à la formation, “pour revisiter le Coran dans le respect des identités de chacun.e”. Il ne craint pas une seconde d’affirmer sur les plateaux télé (souvent étrangers) : "Pas une seule fois, dans le Coran, il n’est stipulé que l’homosexualité est condamnable”. Finalement, selon Ludovic, “ce qui est véritablement condamné, c’est la violence, la domination, le viol, et le fait de tromper l’autre”. Il fait remarquer, la main sur son livre sacré : “C’est d’ailleurs toujours entre des hommes, on ne parle jamais des femmes”, avant de pointer : “La violence systémique vient évidemment des hommes”. Caroline Costa, pasteure suisse, dit de lui qu’il est “avant-gardiste”, et même “prophétique” : “Ce monsieur prend le risque de sa vie pour nous”. 

"Premier Français musulman gay à se marier"

Dès la loi Taubira, Ludovic-Mohamed est fier d’être “le premier musulman français à épouser un autre homme”, il est sud-africain. En 2014 il décide de “rentrer à Marseille” où vivent toujours ses parents, une ville qu’il adore et n’a pas quittée depuis. “C’est beaucoup plus apaisé avec mon père, même s’il se fait du souci pour ma sécurité, et c’est normal”, pointe l’imam. Il lui pardonne “tout” sans douter un seul instant. “En temps de crise, face à la pauvreté endémique, quand les gens ne savent plus qui ils sont, ils tapent sur les minorités.” En créant ce lieu de culte, un modèle qui fonctionne davantage en Amérique du Nord ou en Afrique du sud, il veut permettre aux personnes “qui subissent des discriminations croisées, intersectionnées” de trouver la paix. “Ici, on ne discrimine personne pour son apparence, chacun.e vient comme ielle le souhaite, voilé.e ou les cheveux teints en bleu si ielle le souhaite.” 

L’imam sait manier le verbe : “Cultiver cette diversité, se libérer du dogme, la religion est le reflet de nos sociétés...” Il publie en novembre 2020 aux éditions MaxMilo un ouvrage :  Le Coran et la chair”. Dans ces pages, il revient sur son histoire personnelle, rappelant que l’homosexualité est loin d’être un choix : “Il faudrait être fou pour choisir d’être homosexuel lorsque l’on vient du milieu socioculturel d’où je viens”. Lorsque Ludovic-Mohamed rencontre Moussa Fone Fofana, un jeune Malien gay, réfugié politique, ils décident de créer en janvier 2021 l’association RML, la première marseillaise qui vient en aide aux personnes LGBT en migration. En quelques semaines, l’association réunit plus de 70 membres. Mais elle cherche toujours un local d'accueil, dans la deuxième ville de France. 

"Egalité, laïcité, solidarité, intégration"

Quand bien même leurs contacts seraient majoritairement de confession musulmane, les amis préfèrent éviter le mot “islam” dans les fondement de leur association. RML, Refuge Migrants LGBTQI+ veut “informer à propos des droits des migrant-es LGBT, former aux règles administratives et aux lois de la République française...” Les mots “égalité, laïcité, solidarité, intégration” sont privilégiés, afin de rassembler. 

"On est des minorités dans les minorités, on est des survivants."

Moussa, qui préside RML, a les mains moites et le regard inquiet. Ce sur quoi Ludovic-Mohamed met sans cesse en garde, le Malien le dénonce aussi. “Je ne vais pas vous le cacher, confie Moussa, j’ai peur de la fascisation de la société française”. Pour lui, les droits des femmes et des minorités de genre reculent en France. “Quand on nous accuse d’islamo-gauchisme parce qu’on refuse de stigmatiser et de condamner les femmes voilées, par exemple”. Au Mali, puis en Libye, Moussa a connu des séquestrations, des viols, des incarcérations. “On est des minorités dans les minorités, alors où qu’on se trouve ce n’est pas facile de vivre, on est des survivants.”  Et de paraphraser le psychologue Serge Moscovici : “La minorité aide toujours la majorité à se réformer”. Tout comme la marge fait bouger la norme. 

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Crédit photo : capture d'écran YouTube >> interview de l'imam sur TV5Monde...