travailPourquoi les lesbiennes sont-elles mieux payées que les hétérosexuelles ?

Par Anne-Laure Delatte le 15/12/2021
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[Analyse] Une trentaine d'études sur le sujet montrent que contrairement aux hommes gays par rapport aux hétérosexuels, les lesbiennes ont en moyenne un meilleur salaire que les femmes hétérosexuelles. Un paradoxe qui s'explique par plusieurs facteurs… pas très positifs.

Les lesbiennes gagnent 9% de plus que les femmes hétérosexuelles tandis que les gays gagnent 11% de moins que les hommes hétérosexuels. Rapporté à un salaire moyen de 2.200 euros pour les femmes et de 2.600 euros pour les hommes, cela représente une prime de 200 euros par mois pour les lesbiennes par rapport aux femmes hétérosexuelles et une pénalité de 290 euros par mois pour les gays par rapport aux hommes hétérosexuels.

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Ce chiffre repose sur une trentaine d’études menées dans des pays européens et nord-américains, dont la première date de 1989. Les résultats semblent tous converger vers cette prime salariale qui serait accordées aux lesbiennes (même si on observe de grandes différences entre les pays). Pourquoi les femmes jouiraient-elles donc d’une discrimination LGBTQ positive contrairement aux hommes ? Après des années d’invisibilité lesbienne, le monde se serait-il enfin retourné en leur faveur ? Oui en apparence, mais non si on y regarde de plus près…

Des stéréotypes patriarcaux

Les études en psychologie sociale ont montré que les attitudes sur le lieu de travail sont plus hostiles envers les gays qu’envers les lesbiennes. Celles-ci auraient de prétendus attributs masculins qui sont valorisés dans un monde du travail aux valeurs patriarcales : personnalité affirmée, confiance en soi, indépendance, compétitivité, assurance. De plus, elles sont moins perçues comme des mères potentielles que les hétérosexuelles, et sont moins discriminées pour cette raison. Par conséquent, elles sont censées pouvoir travailler plus tard le soir, ne pas interrompre leur carrière pour des congés maternité, être donc plus disponibles en général. La preuve est qu’une étude montre même que cette prime lesbienne est moins importante pour celles qui étaient mariées avec un homme avant leur coming out. Des stéréotypes patriarcaux qui bénéficieraient aux lesbiennes… pas si simple car ceci n’est qu’une partie de la réponse. 

Les lesbiennes surcompensent leur double peine

Les lesbiennes restent des femmes et doivent surtout s’adapter tout au long de leur vie pour compenser l’absence d’un homme mieux payé qui assurerait les besoins matériels du foyer. Tout d’abord, elles anticipent qu’elles ne pourront compter que sur elles-mêmes sur un marché du travail qui ne leur est pas favorable a priori. Pour cela, jeunes adultes, elles font plus d’études que les femmes hétérosexuelles comme si elles anticipaient qu’aucun mari ne pourra compenser leur salaire plus faible. Plus tard, elles sont plus impliquées sur le marché du travail, occupent moins souvent des emplois à temps partiel et cumulent une expérience professionnelle plus longue qui leur ouvre des salaires plus élevés. Des parcours individuels qui les distinguent là encore des hétérosexuelles.

Enfin, quand elles sont en couple, rien ne les oblige à sacrifier leur carrière. Dans des familles hétérosexuelles où les rôles de chacun sont répartis traditionnellement, c’est plus souvent la femme qui sacrifie sa carrière. C’est moins le cas dans les couples de femmes où une répartition des tâches plus équilibrée permet à chacune de s’investir davantage dans la sphère professionnelle. Mais ceci n’est vrai que jusqu’à l’arrivée d’un enfant qui réinscrit le couple lesbien dans un schéma hétéronormé. Comme dans les couples hétérosexuels, l’une des deux femmes met alors souvent sa carrière en retrait. Les études montrent que les couples de femmes avec enfants voient finalement leur prime lesbienne se réduire. 

En résumé, la réponse est donc plus complexe qu’il n’y paraît : si les lesbiennes gagnent plus que les hétérosexuelles, c’est surtout qu’elles surcompensent la double peine d’être femme et homosexuelle en fournissant plus d’effort sur le marché du travail. Est-ce un choix ou une contrainte ? Difficile de trancher. Il n’en reste pas moins que quand on est lesbienne, on ne nait pas droguée au travail (workaholic) mais on peut le devenir. Et finalement, remettons les choses à leur place : malgré tous ces efforts d’adaptation, les couples de femmes gagnent en moyenne toujours moins que les couples hétérosexuels. 

Anne-Laure Delatte, économiste, chercheure au CNRS, Université Dauphine PSL, autrice du podcast Un shot d'éco

Camille Saint-Macary, économiste, chercheure à l’IRD, Université Paris Dauphine-PSL

Jean-Noël Senne, économiste, maitre de conférences à l’Université Paris-Saclay

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Crédit photo : illustration/Unsplash