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portraitCharles Consigny, pour l'amour du diable

Par Tom Umbdenstock le 21/02/2025
L'avocat et écrivain Charles Consigny.

[Portrait à lire dans le magazine têtu· de cet hiver] Depuis quinze ans, Charles Consigny se plaît à jouer l'avocat du diable sur les plateaux télé. Dans son dernier livre, Le Grand Amour, l'écrivain montre une facette plus torturée.

Photographie : Audoin Desforges pour têtu·

Plus grand qu'il n'en a l'air à la télé, le pas pressé, Charles Consigny se pointe à notre rendez-vous avec une heure de retard, se confondant en excuses. Très occupé, l'avocat pénaliste de profession arrive directement des studios de BFMTV. En ce lendemain de présidentielle américaine, il y a passé une partie de son après-midi à défendre le retour gagnant de Donald Trump, peu apprécié des Français : "Il a fait preuve d'une résilience hallucinante, d'une force individuelle qui me bluffe totalement. Il a résisté à tout, à la justice, aux forces politiques contre lui qui étaient énormes", continue-t-il de plaider, avec le même ton modulé et assuré qu'il emploie dans les médias. Le polémiste, fils de publicitaire et petit-fils d'un ancien directeur général de L'Express, a plaisir encore une fois à prendre l'opinion à contre-pied, sans considération a priori pour les sorties LGBTphobes du leader réactionnaire.

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Charles Consigny s'épanouit à soutenir, seul contre la foule, des points de vue qu'il estime les moins entendus, avec comme boussole sa détestation du politiquement correct. Quitte à défendre jusqu'au bout, en 2017, un François Fillon acculé par son affaire de détournement de fonds public. "C'est une déformation professionnelle. On dit que les avocats sont les compagnons des chutes", ironise-t-il. Cinq ans plus tard, il fait la campagne de Valérie Pécresse, candidate de la droite à la présidentielle de 2022, puis se présente aux législatives sous la même bannière. Double échec. Aujourd'hui, le voilà qui vole au secours du ministre de l'Intérieur, Bruno Retailleau, nouvelle bête noire de la gauche : "Je pense qu'il est sur une ligne en réalité de fermeté sur l'immigration qui est nécessaire aujourd'hui. Il faut être lucide."

La solitude innée

Le quatrième livre qu'il vient de publier chez Plon, Le Grand Amour, dévoile un plan sur lequel la position "minoritaire" qu'il affectionne tant lui est bien moins confortable : "Tout est plus difficile quand on est gay, on se sent souvent empêché, tout est moins fluide. L'air de rien, les hétéros vous mettent toujours un peu hors-jeu." Il prend rarement la parole sur le sujet dans les médias où il passe : "Dans l'époque actuelle, c'est un peu facile. Donc je n'ai jamais vraiment voulu porter ce drapeau." Il use en revanche sa plume pour l'évoquer de façon plus intime, confiant au long des pages avoir souffert de son homosexualité. Il estime faire partie de la dernière génération pour laquelle il existe un "tabou gay" : "J'ai été dans des groupes de copains dans lesquels j'étais le seul gay revendiqué. Je pouvais me sentir un peu marginalisé, de manière intentionnelle, parce que pour se souder les groupes ont tendance à rejeter l'un d'entre eux." S'il a pu s'entourer d'amis homos plus âgés et bienveillants, il ne s'est jamais senti à l'aise dans les bars communautaires où "l'on peut être assez vite considéré comme coincé" et où lui s'est senti "un peu raide pour l'ambiance", concède-t-il, légèrement enfoncé dans son fauteuil, les bras repliés sur les accoudoirs.

"Il y a eu un politiquement correct de gauche, maintenant il y a un politiquement correct de droite, voire d'extrême droite."

Pas étranger à la notion d'homophobie intériorisée, citant Réflexions sur la question gay de Didier Eribon, Charles Consigny revendique "le fait de pouvoir avoir un regard un peu « woke » sur ce sujet". On note le progrès : il fut un temps opposé au mariage pour tous, avant de revenir sur sa position en 2013 dans une tribune au Point. "C'est déjà vieux maintenant", balaie-t-il. En dix ans, il a appris à mettre plus de recul dans ses positions, y compris par le biais de l'humour qu'il manie sur les plateaux avec une malice gourmande. Une autre manière d'aller danser là où il n'est pas attendu, comme quand il défend cet été l'accès du Nouveau Front populaire au gouvernement, ou encore lorsqu'il s'oppose au discours de l'élu du Rassemblement national Julien Odoul dans Les Grandes Gueules sur RMC : "Si vous ne vomissez pas votre haine des étrangers et des musulmans quatre fois par jour à la télé, vous êtes un islamo-gauchiste." C'est qu'il trouve là une nouvelle doxa : "Il y a eu un politiquement correct de gauche, maintenant il y a un politiquement correct de droite, voire d'extrême droite."

À croire que Charles Consigny aime se sentir seul. Son dernier ouvrage parle pourtant beaucoup d'amours manquées : "Je pense que cette solitude primitive, à laquelle les gays sont contraints par l'homophobie généralisée de notre société, crée un mal-être qui rend plus difficile la rencontre de l'amour." Ces pages-là ont été écrites dans le dur de sa crise de la trentaine, laquelle semble maintenant derrière lui, à 35 ans. Fini les complexes sur la calvitie ou le surpoids. En forme, ses cheveux clairsemés rabattus vers l'avant et le regard clair, il assure : "L'image que je renvoie, franchement, n'est pas du tout un sujet pour moi." L'amour serait-il passé par là ? "C'est une histoire qui se poursuit", confirme-t-il en souriant à propos du beau jeune homme qui trouve place dans son livre. Plus jeune que lui, ce dernier est de "cette génération qui ne ressent pas de souffrance gay", observe Charles Consigny, qui se risque pour une fois à l'optimisme : "Si les choses suivent leur cours, d'ici une ou deux générations, il n'y n'aura plus aucune différence avec l'amour hétérosexuel." Là-dessus le progrès semble avoir du bon pour l'écrivain nostalgique de la France d'antan. Presque une heure et demie s'est écoulée, il ne peut s'empêcher de regarder du coin de l'œil son téléphone qui s'éclaire de plus en plus au rythme des messages. Ses bonnes manières lui ont peut-être dicté de rester. Il s'en va et s'excuse, encore une fois, pour son retard.

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