[Article à retrouver dans le magazine de têtu· de l'automne, ou sur abonnement.] Dans son exposition Peas in a pod, présentée jusqu'au 20 décembre au Théâtre du Nord de Lille, la photographe nigériane Rachel Seidu fait dialoguer des clichés des communautés LGBT+ de la métropole lilloise et du Nigeria.
"J’ai dû apprendre qui j’étais en me cherchant sur Internet.” Lesbienne née en 1997 à Lagos, au Nigeria (Afrique de l’Ouest), Rachel Seidu n’a guère disposé de représentations en grandissant, hors les récits de violences et d’humiliations. “Il n’y a aucune ressource documentaire, constate-t-elle. C’est comme si nous n’avions pas d’histoire, comme si nous n’existions pas.”
Devenue photographe, ou plutôt “conteuse d’histoires visuelles” (visual storyteller), comme elle aime se définir, c’est elle qui, aujourd’hui, offre à la jeunesse africaine les récits qu’elle n’a pas pu lire, animée par ce leitmotiv : “Montrer, c’est exister. Nous sommes là, et nous en donnons la preuve en créant des archives ; c’est un peu comme écrire l’histoire.”
Appartenance à la communauté LGBT+
Invitée à Lille le temps d’une résidence par l’Institut pour la photographie, Rachel Seidu y montre, du 19 septembre au 20 décembre, son travail dans le cadre de l’exposition Peas in a Pod (“comme deux gouttes d’eau”). Entre la France et le Nigeria, l’artiste s’amuse, à travers son objectif, de la distance et des convergences de destins que celle-ci n’efface pas : “C’est important pour moi de donner à voir les similitudes et les différences d’un même vécu sans en faire la même expérience.” Tissant des ponts entre les identités queers, son œuvre propose de nouveaux horizons qui animent le sentiment d’appartenance à la communauté : “Je veux montrer mes amis, mes amantes et la communauté en général, pour éviter que la prochaine génération se sente seule au monde.”
Son passage dans le Nord aura d’ailleurs été l’occasion de rencontrer et de documenter la scène queer ch’ti, en tirant, entre Lille et Roubaix, le portrait de personnalités et queens locales. “Mes sujets queers, et tout le travail autour de l’exposition, ne sont pas simplement de la démonstration, c’est bien plus que ça : c’est vraiment un moment de partage intime lors duquel on se rencontre et on existe ensemble”, développe l’artiste. Au Nigeria, notamment dans sa mégapole natale (plus grande ville du continent, Lagos compte près de 25 millions d’habitant·es), elle expose pour le grand public ses travaux de photographie de rue ou ses portraits. Mais elle préfère présenter à huis clos ses expositions sur le thème LGBT, car “cela n’aurait pas le même impact”, souffle-t-elle avec un sens certain de l’euphémisme.
"Je me demande seulement si, un jour, on aura un endroit où les personnes queers pourront vivre en paix…"
“Le Nigeria est un pays très homophobe”, explicite-t-elle à propos du pays le plus peuplé d’Afrique, où l’homosexualité est toujours passible de prison, voire pire dans les États qui ont adopté la charia. “L’herbe est plus verte ailleurs… mais est-ce vraiment le cas ?” s’interroge-t-elle en comparant la vie des personnes queers vivant dans des territoires où règne l’homophobie d’État et dans des espaces de liberté, comme en France. “On entend souvent que, quand on quitte l’Afrique, il devient plus facile d’être queer. C’est vrai en partie, mais les gens hurlent aussi des insultes ici, et on se fait agresser ici aussi”, observe-t-elle. Et de conclure par la question qui traverse tout son travail : “Je me demande seulement si, un jour, on aura un endroit où les personnes queers pourront vivre en paix…”
>> Peas in a Pod, de Rachel Seidu. Institut pour la photographie au Théâtre du Nord, à Lille, jusqu'au 20 décembre 2025.
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Crédit photo : Rachel Seidu