[Rencontre à retrouver dans le magazine de l'automne, ou sur abonnement.] La chanteuse Suzanne revient avec Millénium (sortie le 26 septembre), son troisième album où elle condense ses doutes et ses angoisses, entre électro et rap conscient.
Comme une certaine Mylène de nos cœurs, elle s’est taillé une coupe de cheveux reconnaissable entre mille. Avec son carré roux à hauteur de nuque, agrémenté depuis quelque temps d’une mèche blonde, la silhouette de Suzane est déjà bien identifiée par le public, cinq ans seulement après le succès de son premier album studio, Toï Toï (suivi de Caméo en 2022).
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À 34 ans, voilà la chanteuse à texte de retour avec son troisième opus, au titre plus solennel : Millénium. “J’ai aimé ce mot qui raconte mon époque tout en se tournant vers le futur”, décrypte-t-elle. C’est que, comme nombre d’entre nous, l’état du monde en ce premier quart de siècle l’inquiète. “Je pense que je fais partie de la génération qui déchante, analyse‑t‑elle. C’est inquiétant, quand tu lis que le GIEC [Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat, ndlr] estime que les gamins nés après 2010 vont vivre dans des conditions catastrophiques. Tu te poses forcément des questions : est-ce qu’on continue ? Faut-il faire des enfants ? Que va-t-on laisser aux générations futures ? Ce sont toutes les interrogations qui traversent ce disque. J’y parle de ce monde que j’ai parfois du mal à appréhender.”
Un hymne contre les VSS
Cela n’aura pas échappé aux fans de Stieg Larsson : le titre est emprunté à la trilogie littéraire de l’écrivain suédois, best-seller international adapté au cinéma en 2009 par le Danois Niels Arden Oplev, avant d’avoir droit à son remake américain par David Fincher. “C’est, bien sûr, un clin d’œil à ce film que j’ai vu dans ma jeunesse et où la nana fait justice elle‑même en se vengeant des mecs qui l’ont agressée”, confirme l’artiste, qui a d’ailleurs choisi de faire porter l’album par un premier single en forme de coup de poing : “Je t’accuse”. Dévoilé au printemps, avec son clip réalisé par Andréa Bescond (Les Chatouilles), le morceau évoque un viol qu’elle a subi. "Je sentais que c’était le bon moment pour en parler, explique Suzane. Je ressentais ce flot d’émotions négatives ; or, les chansons sont un moyen de s’exprimer et de renverser tout ça pour en faire quelque chose de positif.” En l’interprétant pour la première fois dans le cadre d’un concert caritatif à la Fondation des femmes, elle prend rapidement conscience que sa démarche, qu’elle concevait alors comme “individuelle, presque égoïste”, rencontre un fort écho et que le titre devient rapidement un hymne contre les violences sexuelles et sexistes (VSS).
L’Avignonnaise de naissance assume d’être perçue comme une artiste militante : “Je n’ai pas décidé d’être politisée, c’est juste que j’aborde des sujets sociétaux qui jouent forcément sur nos vies. Mais ce qui joue aussi sur nos vies, ce sont les représentants qu’on nomme, les lois qu’on vote, les droits qu’on gagne et ceux qu’on perd… Dire qu’on ne s’engage sur rien, aujourd’hui, c’est être complètement déconnecté de ce monde et refuser de le voir évoluer.” Elle remarque d’ailleurs que malgré les retours élogieux, les grandes radios ne se ruent pas pour diffuser “Je t’accuse”. Qu’importe, tant que le propos trouve son public. “Chacun a une patte dans son écriture, détaille-t-elle. La mienne, c’est de retranscrire les choses telles que je les vois. Je reste une chanteuse réaliste. Je pense que si j’avais été à l’époque d’Édith Piaf, j’aurais été de ces artistes de rue qui transformaient l’actualité en mélodies.”
Le courage d'être soi
Dans Millénium, son franc-parler est mis au service de treize morceaux, le tout traversé par une énergie galvanisante qui contraste avec les thèmes abordés, de l’homophobie quotidienne à la montée des extrêmes. “Au grand jour” raconte notamment la force qu’il faut puiser en soi pour assumer son orientation. “En fin de compte, la première fois que j’ai été amoureuse, ce n’était pas si agréable : on ne pouvait pas s’afficher, j’avais constamment peur de me faire griller, se remémore la trentenaire. Alors on ment. On ment parce qu’on connaît les conséquences de l’homophobie. Même aujourd’hui, je me pose encore les mêmes questions qu’avant : si on se tient la main, est-ce qu’on va venir nous emmerder ? Est-ce que je peux me défendre, défendre ma partenaire ? Quand tu es une femme, tu es déjà constamment en alerte. Mais alors, quand tu es une femme homo et que tu t’amuses à être libre, il faut toujours avoir sa caméra de recul…” Une inquiétude réflexe qui ne l’a pas empêchée de faire son coming out à l’aube de sa vingtaine ni de vivre son histoire avec Anouk, son amour de jeunesse, qu’elle a épousée à l’été 2023.
C’est d’ailleurs bien ce courage d’être soi que clame Suzane tout au long de ce troisième album qui semble se situer quelque part entre “Alors on danse”, de Stromae, et le mémorable “On se lève et on se casse” d’Adèle Haenel. Alliant sonorités électro dansantes et messages affûtés, Millénium fonctionne comme une incitation au mouvement, qu’il soit littéral ou social : se bouger pour faire bouger les lignes. “Si certaines des choses que je dis dans mes nouveaux morceaux peuvent enclencher des petites révolutions, c’est cool, sourit l’artiste. Dans ma vie, ce sont parfois des phrases simples, mais directes, qui m’ont permis d’avancer et de trouver mon chemin. Les petits mots, mine de rien, ça compte.” Alors Suzane t’appelle dans ses ondes, elle te prend par la main…
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crédit photo : Romain Garcin