[Interview à retrouver dans le magazine de têtu· de l'automne, ou sur abonnement.] Alors que son film culte, Les Roseaux sauvages, est ressorti en salles à l'été 2025 pour les trente ans de son triomphe aux César (meilleur film, meilleur réalisateur et meilleur scénario), nous avons rencontré André Téchiné chez lui, à Paris.
Photographie : Audoin Desforges pour têtu·
Ne lui dites surtout pas qu’il a l’image d’un cinéaste intello parisien. André Téchiné, qui nous reçoit chez lui dans un bel appartement avec vue plongeante sur la Seine, pourrait se fâcher. À 82 ans, avec une trentaine de films à son actif et après avoir enchaîné la réalisation des deux derniers, il s’apprête à quitter la capitale pour retrouver son Tarn-et-Garonne natal, dans ce Sud-Ouest où il a tourné une grande partie de ses films. "Je n’ai jamais pensé que je resterais à Paris toute ma vie", nous confie-t-il, entouré de ses livres, dont le récent Blackouts, de Justin Torres, que lui a offert le comédien et réalisateur Gaël Morel.
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André Téchiné a rencontré ce dernier trente ans auparavant, durant le tournage des Roseaux sauvages, dans lequel il l'a dirigé aux côtés de deux autres jeunes interprètes, Stéphane Rideau et Élodie Bouchez. Construit comme un récit initiatique autour de la découverte de la sexualité et de l’amour, avec pour toile de fond la guerre d’Algérie, ce film inspiré de l’adolescence du réalisateur au début des années 1960 présente des personnages modernes, ados de l’après-guerre bien plus fluides que la société se les représente aujourd’hui.
Comme le Suédois Ingmar Bergman, pour qui il a beaucoup d’admiration, André Téchiné est un cinéaste du basculement, des tourments de la psyché humaine. C’est Catherine Deneuve qu’il a le plus souvent choisie pour incarner ses personnages souvent ambigus. L’affiche des Voleurs, film dans lequel elle interprète une professeure de philosophie lesbienne, est d’ailleurs encadrée et posée dans un coin de son appartement. Toute la filmographie d’André Téchiné est à la fois marquée par les thèmes LGBT, comme le travestissement et la transidentité dans Nos années folles, le sida dans Les Témoins, ou encore le coming out dans Quand on a 17 ans (coécrit avec Céline Sciamma), et les seconds rôles queers : Chiara Mastroianni est lesbienne dans Ma saison préférée, Mathieu Amalric est gay dans Alice et Martin… Il était donc hors de question de le laisser retourner à ses montagnes, lui dont nombre de personnages font le trajet inverse pour “monter à Paris” comme il le fit jadis, sans lui proposer une interview autour des Roseaux, et plus largement de son cinéma.
- Les Roseaux sauvages reviennent souvent dans les pages de têtu·. Comprenez-vous pourquoi le film a autant marqué son époque ?
C’est vrai que c’est un film qui a été marquant, je ne peux que le constater. C’est d’ailleurs tout à fait paradoxal, car je l’avais conçu comme un petit film entre deux autres, Ma saison préférée et Les Voleurs, avec de grandes vedettes à l’affiche : Catherine Deneuve et Daniel Auteuil. Les Roseaux était un film relativement irresponsable, clandestin et sans tête d’affiche.
- Vous voulez dire que vous étiez plus libre ?
C’est-à-dire que c’était vraiment l’école buissonnière : je l’ai tourné sans aucune espèce de contrainte, on en réécrivait le scénario au jour le jour avec les acteurs… C’était vraiment un work in progress, sans exigence de marché.
- C’était pourtant une commande d’Arte…
Quand on m’a proposé de faire une romance d’ados, de filmer leurs premiers émois, j’ai d’abord dit que cela ne m’intéressait pas. Puis j’ai réfléchi à ma propre adolescence, qui a été marquée par la guerre d’Algérie. J’avais un camarade pied-noir, partisan de l’OAS [Organisation de l’armée secrète, organisation terroriste agissant pour le maintien de la présence française en Algérie, ndlr.], qui a débarqué en cours de scolarité, l’année du bac. Il avait vraiment remué les esprits. Cette irruption de la guerre dans la France profonde, paisible, c’était pour moi le sujet du film. Mais cet aspect n’a pas vraiment eu d’écho.
- Si le film continue de faire parler de lui, c’est aussi en raison de la modernité de ses personnages, sexuellement fluides, comme on dirait aujourd’hui. C’est ce que vous avez connu, ou bien l’avez-vous fantasmé ?
Je me suis simplement inspiré de la réalité, celle de mes émois adolescents. Mais ce qui est plus difficile à comprendre, c’est que cela n’a pas été représenté auparavant. Parce que ce qu’il se passait dans les dortoirs que j’ai connus, je ne peux pas imaginer une seconde que c’était une exception ! À mon avis, c’était tout à fait la règle, banal, mais exclu des narratifs du cinéma, comme une expérience refoulée.
- Puisque vous êtes parti de vos propres souvenirs pour créer une fiction, quel personnage du film peut être considéré comme votre alter ego ?
Celui interprété par Gaël Morel. C’est d’ailleurs son homosexualité qui a fait le succès du film, alors qu’à mes yeux elle n’était pas un sujet au départ. Mais il est vrai qu’à l’époque, cela existait très peu à l’écran.
- Votre sujet à vous, c’était la guerre. Dans Les Roseaux sauvages, vous donnez des clés pour comprendre le point de vue d’un jeune pied‑noir, Henri, qui est partisan de l’Algérie française alors que tous les autres personnages sont pour la décolonisation. Pourquoi ?
Je ne sais pas si je suis capable de condamner un personnage. En tout cas, cela ne peut pas être mon but. Et même si je ne partage pas ses idées, si je le trouve dangereux, si je peux le combattre en tant que citoyen, à partir du moment où je le mets en scène, il faut que je lui donne une profondeur et une complexité humaine. Il ne peut pas devenir un portrait sociologique négatif, c’est incompatible avec ma vision du cinéma.
- Il y a beaucoup de conflits armés en toile de fond de vos films, avec la guerre au Mali dans Les Âmes sœurs, la Première Guerre mondiale dans Nos années folles, la Seconde dans Les Égarés… C’est l’histoire de la violence que vous convoquez ?
Absolument, et fondamentalement, la violence sur le fond, mais pas dans la forme. Ça ne m’intéresse pas de la fétichiser, je n’aime pas les films violents. Dans Les Roseaux, Serge introduit cette notion en parlant du deuil de son frère mort à la guerre, puis du temps qui passe : "Je trouve qu’il y a quelque chose d’encore plus violent, plus violent que la guerre. C’est que tout passe." Ce sujet d’interrogation me paraît absolument nécessaire.
- Vous êtes né en 1943. Est-ce que cela explique aussi la récurrence des conflits qui parcourent votre cinéma ?
Je suis effectivement un enfant de la guerre, et la scène primitive, c’était effectivement cette guerre et la Shoah qui l’a hantée. Même si j’ai grandi dans l’arrière-pays, les luttes qui parcouraient le monde y étaient présentes et il y avait, là-bas aussi, une forme d’effervescence des idées. Je n’ai pas du tout le sentiment d’avoir vécu dans un monde assoupi.
- Vous avez fait une trentaine de films. Qu’ont en commun vos personnages ?
Cela m’arrive souvent de filmer ce moment où ils franchissent le pas, où ils passent de l’autre côté, dérapent. J’aime quand les personnages se remettent en question, traversent une sorte d’expérience révélatrice sur ce qu’ils sont et sur le monde où ils vivent. Mes personnages partent souvent à la recherche d’eux-mêmes. Et cela engage forcément les autres, car on ne peut pas se rencontrer tout seul.
- Vous avez également mis en scène beaucoup de personnages queers, comme si cela allait de soi…
Là encore, je ne voulais pas en faire un sujet. Mais il y a quand même, je crois, une excitation chez les cinéastes à faire exister à l’écran des choses qui n’ont pas encore été montrées. On libère quelque chose. Par exemple, voir dans Hiroshima mon amour [le film d’Alain Resnais, en 1959, sur un scénario de Marguerite Duras, ndlr.] qu’une femme tondue à Nevers puisse être représentée et que la fiction puisse s’en emparer faisait vraiment bouger les choses. Or, il y avait dans la fiction un déni, un tabou qui a entravé l’émergence de personnages queers.
- Duras, justement, a beaucoup écrit sur les rapports frères/sœurs. C’est aussi un sujet pour vous, dans Ma saison préférée ou encore Les Âmes sœurs, où il est même question d’inceste. Qu’est‑ce que ce thème revêt pour vous ?
Je n’aime pas la provocation, mais j’aime ce qui peut troubler. J’aime ces zones un peu obscures, où l’on n’a pas forcément envie de mettre les pieds. Je trouve que les rapports frères/sœurs sont les grands sacrifiés ; or, je pense qu’il faut pouvoir parler des passions chastes entre un frère et une sœur, tout en dénonçant l’inceste qui a effectivement eu lieu avant que le film commence dans Les Âmes sœurs. Ce que je crois, c’est que les passions les plus chastes peuvent être parfois les plus fortes.
- Quel est le film auquel vous êtes le plus attaché ?
Loin (2001), où l’on retrouve les personnages des Roseaux. Le film se passe à Tanger. Il n’a pas du tout marché ! Les critiques ont pourtant été bonnes, voire formidables, mais il n’a fait que 50 000 entrées, c’est comme s’il n’avait pas existé. Il est beaucoup plus à sa place dans le monde d’aujourd’hui, pourtant il ne passe jamais nulle part, et personne n’en parle. C’est très étrange, le cinéma, sur ce point.
- Je ne sais pas si vous l’avez remarqué, mais vos personnages queers ne sont pas très heureux ?
Je ne porte pas de jugement sur les gens qui se suicident ou sont au désespoir. Dans Les Voleurs, Catherine Deneuve joue une professeure de philo lesbienne qui se suicide, c’est vrai, mais presque par enthousiasme. Cette marche vers l’inconnu est pour moi très liée au cinéma, et j’aime accompagner mes personnages dans cette voie-là.
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