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"Amour manqué d'un été", une nouvelle inédite de Lilian Auzas

Par Lilian Auzas le 06/08/2026
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[Nouvelle à retrouver dans le magazine de l'été, chez votre marchand de journaux ou sur abonnement.] Auteur notamment de Nordick, paru en 2025 aux éditions La Musardine dans la collection “Prismes”, et d'Éloge du teckel paru en 2021 aux éditions Rivages, Lilian Auzas signe pour têtu· cette nouvelle érotique qui accompagne le cahier d'été du magazine.

Illustrations : Adrien Pelletier pout têtu·

C’était parti d’un bon sentiment… Je m’étais dit, avec cette petite lâcheté intérieure, que ma curiosité était légitime. Trente années bien remplies avaient passé, filé plutôt, comme un ruisseau énervé par des pluies d’automne. J’avais le droit de "vérifier" la véracité de mes souvenirs, de leur rendre leur forme, leur odeur, leur couleur. Ne serait-ce que pour les ranger enfin. L’exposition occupait deux grandes salles lumineuses et blanches du sol au plafond. Un silence presque solennel régnait tandis que les visiteurs circulaient avec respect et cérémonie devant les œuvres photographiques de Roland Gasparini, essentiellement des nus masculins et quelques portraits. Je ne m’étais pas renseigné au préalable. Je ne voulais pas savoir. Il me semblait alors que la reconnaître serait plus fiable que de la rechercher.

Je voyais les œuvres défiler sans véritablement les regarder. Des dizaines de tirages ; des corps jeunes, délaissés entre des jeux d’ombre et de lumière, saisis pour l’éternité dans des poses sensuelles ou suggestives, selon. Des cuisses galbées, des poitrails déployés, des bras ciselés, des yeux, des poils, des pénis, des tétons et des nombrils… Des hommes. Tantôt victimes consentantes de l’objectif, tantôt offrandes volontaires au nom de l’art. Malgré toute cette beauté mâle étalée, malgré le talent, mon regard ne s’accrochait à rien. Je n’étais saisi par rien, retenu par rien, attiré par rien. Mon corps et mon âme s’y refusaient. Mais dans la deuxième salle, elle était là. J’avais l’impression qu’elle m’attendait. L’œuvre semblait me susurrer au creux de l’oreille : "Enfin, te revoilà !".

Je ne me suis pas approché tout de suite. J’étais troublé. J’avais presque peur. Mon cœur s’emballait et je sentais comme une tension dans mon ventre. La confrontation allait avoir lieu. J’eus ce mouvement absurde de regarder autour de moi, comme si quelqu’un pouvait comprendre le film qui se jouait dans ma cervelle.
Ce n’était qu’un dos, un dos plus tout à fait adolescent mais pas encore adulte. Un dos de sportif ; dessiné, travaillé, entretenu. Le modèle était debout, légèrement penché en avant, et si l’on ne distinguait pas son visage, on comprenait que le corps entier était dans un mouvement d’hésitation. La lumière douce glissait, caressait presque le long de la colonne vertébrale avec une tendresse coupable jusque vers des fesses rebondies et accueillantes.

Ce dos, c’était le mien. C’était mon corps, ma peau, mon cul.
Ce fut d’une évidence brutale. Il y eut en moi comme un débordement, une rapide remontée de souvenirs. Je savais tout. Je me rappelais tout. Je n’avais jamais cessé de garder cela en moi sans y prêter attention. C’était moins mon corps que ce que cette image me révélait.

Il n’y a que des scènes précises qui forment comme un ensemble chamarré et qui se déploient en éventail sous mon crâne. Une belle histoire qui a un début, un milieu et une fin. C’était en été. En juillet 1989. Le monde était encore divisé en deux et j’écoutais "Like A Prayer" sur mon walkman. J’avais dix-huit ans, je venais de décrocher mon baccalauréat, j’étais parti à Collioure afin de passer trois semaines chez mes grands-parents.

Cela faisait deux jours que j’étais chez eux ; Lyon me semblait déjà loin, un autre monde. À Collioure, l’été ne se contente pas d’éclairer, il fait exploser la lumière. Cette dernière tombe, s’écrase, elle en devient presque tactile. Je fixais le corps des hommes sur les rochers, je m’attardais sur leurs reliefs et je bénissais l’invention du moule-bite. Je passais mon temps à lire, bronzer et me masturber. L’air était chargé d’un savoureux mélange de sel marin, d’algues et de pierres chauffées par le soleil. Allez savoir pourquoi, cela m’excitait. C’était une odeur dense qui entrait dans les corps tout en les enveloppant. Même le vent avait la douceur tiède d’une respiration proche, d’un râle après l’éjaculation. Je savais que cet été-là, il se passerait quelque chose. Une sensation dans mon ventre. La sueur au creux de mon dos, la brûlure du soleil sur ma nuque, mes érections, le goût salé de mes lèvres sèches ; j’avais la nette impression que mon corps se mettait au diapason avec je-ne-savais-quoi qui m’attendait.

Et il est apparu.

Grand, beau, viril, barbe de trois jours, grosse bite retenue dans un Speedo. Il me regardait. Il me dévorait comme Saturne avait dévoré ses enfants. J’étais fasciné et mal à l’aise sur ma serviette.
Il s’est approché de moi, m’a salué poliment et m’a dit : "Je suis photographe, tu es beau, tu veux poser pour moi ?" Intérieurement, j’étais un champ de ruines, ne sachant plus ni qui j’étais ni où j’étais. J’ai dit oui par automatisme. Trente minutes plus tard, j’étais nu dans son atelier. Une heure plus tard, j’avais fait l’amour pour la première fois.

Roland n’avait pas eu à me convaincre, j’étais acquis. Il s’imposait avec une évidence calme. Cela n’avait rien à voir avec la performance. Au contraire, tout semblait retenu avec délicatesse. Il m’avait demandé de me déshabiller et j’avais obéi volontiers, sans me sentir mal à l’aise ou obligé. Je voulais le séduire. Conscient de ma jeunesse, de mon corps plutôt bien fait, je savais que je pouvais prendre les rênes de cette séance. Il était l’artiste, certes, mais j’étais sa source d’inspiration. Il me disait tantôt de bouger et parfois me faisait poser. Lui tournait autour de moi avec son appareil, qu’il réglait différemment en fonction de la distance, de l’éclairage et de l’effet qu’il voulait donner à mon corps. "Tu es très beau", m’a-t-il dit encore.

Je réalisai alors que je n’avais rien prononcé depuis le début de la séance. Je crois que cela lui convenait, mon corps lui suffisait. Il s’est approché de moi et m’a embrassé. Langoureusement. Avec la langue. Aussitôt, je me suis mis à bander. Ses mains commencèrent à me caresser puis à me pincer les tétons ; ce fut une révélation et je me mis à mouiller ; la préjute perlait de mon urètre au bord de l’explosion. Il devint évident que son maillot de bain était trop étroit et il libéra son sexe épais, raide, magnifique. Je le suçais en essayant de m’appliquer et en suivant mon instinct. Ma langue s’enroulait autour de son gros gland, je lui malaxais les couilles et le branlais en même temps. Je le fixais intensément et mon visage recevait des gouttes de sa transpiration, résultat de la chaleur et du plaisir que je lui procurais. Je l’entendais souffler d’extase et cela m’excitait encore plus. Il jouit dans ma bouche et je bus tout son jus comme si j’avais fait ça toute ma vie.

Ce ne fut pas pour autant une révélation. Il y avait belle lurette que j’avais compris que les hommes m’attiraient. Je restais à genoux tandis qu’il s’affalait dans le canapé. Il s’écoula quelques minutes pendant lesquelles nous nous fixâmes sans bouger ni rien dire, puis il ressaisit son appareil et me mitrailla en m’intimant de rester immobile. Il n’avait pas besoin de me le demander. Je ne pouvais plus faire le moindre mouvement. J’étais pris d’une euphorie intérieure, mais mon corps s’était figé comme du marbre. Étais-je devenu une statue de sel ?

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Il finit par m’inviter à le rejoindre sur le canapé. Il bandait à nouveau. Il s’allongea sur moi et m’embrassa longtemps. Je sentais sa grosse queue contre la mienne. Je mouillais toujours et mon gland me faisait presque mal. Je commençais à me masturber tandis qu’il se redressait pour me regarder de haut.
"Mets-toi à quatre pattes."

J’obéis. J’étais à lui. Je l’attendais et pourtant je n’ai jamais autant craint d’avoir mal. Je sentis sa langue chatouiller mon trou, ses mains écartèrent mes fesses et il finit par me le dévorer. Je hurlais de plaisir. J’étais trempé de sa salive. Il s’arrêta. Je le sentais bouger, j’entendis le bruit d’un tiroir. Il enfila une capote et commença à lubrifier mon anus avec deux doigts. Enfin, il me pénétra. Doucement et tendrement. Mais je ressentis une douleur incommensurable. Il s’immobilisa pour me laisser le temps d’encaisser. Je le sentais gonfler sa queue dans mon ventre afin de maintenir son érection. La douleur s’apaisa et il entama des allers-retours dans mon ventre. Mon plaisir naissant allait crescendo. C’était donc ça, l’amour. Je ne fus pas déçu. Ce fut pourtant rapide, simple. Il avait fait de moi un homme d’une étrange façon. Pendant qu’il me culbutait, je me branlais et je jouis quelques secondes avant lui, mon corps, mes couilles n’en pouvant plus. Je me souviens qu’après, il photographia ma giclée de sperme sur son canapé.

Nous passâmes les jours restants de mon séjour dans son atelier, où je posais pour lui et faisais l’amour avec lui. Nous allions nous baigner, aussi. Sur les rochers, il avait fait quelques portraits de moi avec une série de Polaroids.

La beauté de Roland n’était pas dans la perfection mais dans ses manières d’être. En face de lui, je prenais de l’élan et ma peau prenait sa lumière, captait le jour avec insolence. Chacun de mes mouvements semblait naître d’une source intacte, j’étais comme une émanation. Quand il développait mes portraits, mes nus, pour la première fois de ma vie, je me trouvais beau. Et ce qui me remplissait de joie, c’est que c’était à travers ses yeux. Un matin, il me montra la fameuse photo. "C’est mon plus beau portrait de toi."

Sa manière de me regarder ne me dénudait pas brutalement ; pourtant, il devançait mes gestes, anticipait mes mouvements, savait qui j’étais mieux que moi-même. Cela m’inquiétait autant que je tombais amoureux de lui. Plus je posais pour son objectif, moins j’étais sûr de devoir appeler ces moments des séances. Les poses faisaient partie intégrante de notre processus de baise. Roland m’aimait-il ou bien baisait-il son œuvre ? Je ne le saurais jamais. Ce qui me plaisait, c’était cet abandon de moi à son œil. Cela me donnait des vertiges et son sexe finissait toujours par me calmer, que ce soit en lui taillant une pipe ou en me faisant sodomiser.

Il y eut quelques nuits où j’inventai des amis à mes grands-parents afin qu’ils me laissent découcher. L’atelier de Roland était mon monde. Je cédais à tout. Je me laissais faire avec une docilité que je ne me connaissais pas, moi qui sortais tout juste de l’adolescence. Il y avait entre nous cette différence d’âge que j’essayais d’oublier mais qui revenait hanter mon crâne durant nos silences. Il savait des choses que j’ignorais. Je finis par me sentir moins libre que façonné.

Arriva le dernier jour. Il me demanda de rester ou de le rejoindre plus tard à Paris. Je promis d’y réfléchir et l’embrassai une dernière fois. Il me serra fort et je sentis son sexe épais contre mon jean. Pour moi, l’été 89 s’acheva en plein mois de juillet.

Je partis sans scène et ne lui écrivis jamais. De son côté, il ne chercha pas à me contacter. Ce fut peut-être ce qui me soulagea le plus. Je pus ainsi croire que j’avais eu raison.

Les années ont passé avec une facilité déconcertante. J’ai travaillé, j’ai vécu et j’ai aimé, sans jamais retrouver cette densité. Cet épisode de ma vie n’était alors qu’un souvenir. Et puis, il y eut l’annonce de sa mort dans les journaux : je compris qu’il était quelqu’un, qu’il était un artiste connu et reconnu. Et je réalisai la place qu’il m’avait faite cet été-là.

Devant cette photo de moi, je compris alors ce que je n’avais jamais su nommer. Ça n’avait jamais eu à voir avec la peur ou l’emprise. C’était simplement la place qu’il m’avait faite dans sa vie, dans son atelier, cet été-là, dans son lit, dans sa chambre noire, dans son art. Je crois qu’il était sincère. Et à la sincérité humaine, je n’étais pas habitué. Je fixai le cartel : Amour manqué d’un été (juillet 1989). Les larmes me montèrent aux yeux. Ce n’était pas son œuvre que ce titre désignait, c’était ma vie. Parce que je l’avais aimé et qu’il n’y a personne que j’aie davantage aimé. ·