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histoireProcès d'Oscar Wilde : l'appel du gouffre

Par Tom Umbdenstock le 05/08/2026
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[Récit à retrouver dans le magazine de l'été, chez votre marchand de journaux ou sur abonnement.]Traité de sodomite par le père d’un amant, Oscar Wilde l’attaque en diffamation. Mais dans l’Angleterre victorienne, le procès se retourne rapidement contre l’écrivain, jusqu’à ouvrir la voie à sa propre condamnation pour homosexualité.

C’est l’histoire d’un procès perdu d’avance. Le 3 avril 1895, Oscar Wilde est au tribunal, mais pas encore sur le banc des accusés ; c’est lui qui poursuit le marquis de Queensberry pour diffamation. Celui-ci n’est autre que le père d’un amant de l’écrivain, Alfred Douglas. Objet du litige : l’aristocrate a laissé au portier du club mondain londonien fréquenté par l’auteur une carte à son intention. "For Oscar Wilde posing as a somdomite", peut-on y lire. La faute d’orthographe est d’origine.

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Dans l’Angleterre victorienne, l’accusation d’homosexualité est loin d’être anodine. Si la sodomie n’est plus passible de mort depuis 1861, les relations entre hommes peuvent toujours conduire à la prison. Queensberry ne s’est d’ailleurs pas contenté de cette carte ; il a aussi envoyé des lettres à des proches de l’écrivain au sommet de sa gloire et tenté de perturber une représentation de L’Importance d’être constant, un bouquet de légumes à la main. Quand Oscar Wilde engage des poursuites, il pense manifestement pouvoir gagner le cœur des jurés avec ses bons mots. Mais le procès va rapidement lui échapper et se retourner contre lui.

Très vite, sa relation avec Alfred Douglas se retrouve au centre des débats. L’auteur tente de présenter leur lien comme une amitié exaltée, presque purement artistique. Une lettre adressée au jeune homme est lue à l’audience : "Mon garçon à moi, ton sonnet est charmant, et c’est une merveille que ces lèvres vermeilles, en forme de feuille de rosier, qui sont les tiennes soient aussi bien faites pour la musique des mots que pour la folie des baisers."

Créer de la beauté

Lorsque l’avocat de Queensberry lui demande si une telle lettre lui paraît "convenable", l’écrivain refuse de répondre sur le terrain moral : "Vous pourriez aussi bien me demander si Le Roi Lear est convenable, ou un sonnet de Shakespeare… C’était une magnifique lettre. Elle n’avait pas été écrite dans le but de respecter les convenances, mais dans celui de créer de la beauté." Dans une société qui criminalise le désir entre hommes, il choisit d’en défendre publiquement une conception esthétique et amoureuse. Le geste a du panache, le risque personnel est insensé.

Pour démontrer son immoralité, le camp Queensberry fouille les écrits de l’auteur. Ses aphorismes publiés dans The Chameleon sont lus devant la cour. On y trouve notamment cette phrase : "La perversité est un mythe inventé par les bonnes gens pour expliquer l’étrange attrait qu’exercent les autres." Interrogé sur l’influence potentiellement scandaleuse de ces textes, Oscar Wilde répond comme un artiste, davantage que comme un accusé. "Je me préoccupe uniquement de la littérature, c’est-à-dire de l’art."

Plus le procès avance, plus le fossé se creuse entre la morale victorienne et la position de l’artiste. Quand l’avocat de Queensberry cite une première version du Portrait de Dorian Gray pour lui demander s’il a déjà éprouvé, comme son personnage, "une folle adoration envers une belle personne de sexe masculin plus jeune", Wilde préfère à nouveau l’ironie à la prudence. "Je n’ai jamais éprouvé d’adoration envers quiconque, sinon moi-même", lance-t-il, provoquant l’hilarité de la salle. De fait, l’affaire révèle l’hypocrisie d’une société qui tolère certaines relations tant qu’elles restent cachées. Et l’écrivain est une cible idéale : célèbre, provocateur, son dandysme et sa visibilité rendent impossible le maintien des faux-semblants victoriens.

Panache tragique

Le procès bascule lorsque s’accumulent les témoignages de jeunes hommes évoquant leurs rendez-vous et les cadeaux qu’il leur fait… Son avocat tente bien de rappeler qu’Oscar Wilde est marié et père de deux enfants. Rien n’y fait. Le troisième jour du procès, Queensberry est acquitté. La machine judiciaire est désormais lancée contre Wilde. Transmis aux autorités, les éléments réunis à son encontre lui valent d’être inculpé pour "grossière indécence". Il a encore le temps de quitter le Royaume-Uni, mais choisit de rester. Le 25 mai 1895, Oscar Wilde est condamné à la peine maximale, soit deux ans de travaux forcés.

Mais pourquoi avoir engagé une procédure aussi risquée ? Auteur d’Oscar Wilde, ou la 'destinée' de l’homosexuel, Robert Merle analyse en 1965 cette question, lors d’une interview télévisée conservée par l’INA. Il évoque d’abord l’influence de Lord Alfred Douglas qui, par détestation de son père, aurait poussé l’écrivain à l’attaquer. Le romancier français convoque aussi sa psychologie : "Wilde avait à ce moment-là une sorte de vertige du gouffre, c’est un homme qui souffrait d’un grand complexe d’autopunition." Inconscient ou suicidaire, l’écrivain aura quoi qu’il en soit refusé jusqu’au bout de parler le langage moral de ses accusateurs. Face à une société qui exige le silence et la honte, il oppose l’ironie et l’art, dans une forme de défi tragique. Ayant tout perdu, sa fortune comme sa famille, il s’exile en France après sa libération en 1897. Il meurt trois ans plus tard à Paris, à 46 ans.

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Crédits photo : akg-images. Oscar Wilde, (à droite) avec Lord Alfred Douglas, dit « Bosie » (1870-1945) Photo prise en studio, vers 1894. Colorisation numérique.