écrans"Come See Me in the Good Light" : un documentaire lumineux sur la fin de vie

Par Tessa Lanney le 17/11/2025
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Avec Come See Me in the Good Light, qui raconte les derniers mois d'Andrea Gibson, poète queer, Ryan White signe un documentaire bouleversant coproduit par l'humoriste Tig Notaro, amie intime d'Andrea, qui en parle à têtu·.

Il y a des films qui vous retournent doucement, vous changent de manière presque imperceptible. En parlant de la mort avec tant de vie que l’on en ressort étrangement vivifié, Come See Me in the Good Light, disponible en streaming sur Apple TV, appartient à cette espèce. Le film accompagne les derniers mois d’Andrea Gibson, poète non-binaire, figure majeure du spoken word queer aux États-Unis, avant sa mort le 7 janvier 2024 d’un cancer de l’ovaire. Artiste culte depuis les années 2000, Andrea déclame à la fois l'amour lesbien, la rage de l'activisme avec une simplicité et une vulnérabilité radicales. Ici, aucun pathos : seulement de la lumière, du rire, du désir, un soutien communautaire très concret, et cette détermination à dire la vérité même quand le corps lâche. Come See Me in the Good Light n’est pas un documentaire sur le cancer, ni sur le deuil, ni même sur la poésie. C’est un film sur la façon de vivre quand la vie se retire et sur la lumière que l’on laisse derrière soi, même lorsque la nuit finit par nous avaler.

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La boussole du film est un vers d’Andrea : "Come see me in the good light." Une injonction à regarder vraiment, à choisir la tendresse plutôt que la peur. Le réalisateur Ryan White, documentariste reconnu pour The Keepers et Assassins, en fait le cœur de sa mise en scène : "C’est une invitation symbolique adressée au public. Comme si Andrea nous appelait sur ce terrain apparemment très sombre, pour finalement y trouver un peu de légèreté, une lumière dans l'obscurité." Andrea ne pense pas la poésie comme un ornement purement décoratif, mais comme un espace où repenser son rapport au monde alors que l’avenir se rétrécit. Un endroit pour dire la peur, la colère, l’amour, le genre.

Le film épouse le rythme brutal de la maladie, suit des cycles de trois semaines, ponctués par les analyses de sang qui révèlent si le cancer progresse ou recule. Une mécanique qui pourrait être écrasante, mais que Ryan White détourne subtilement : "Nous savions que ces cycles seraient les moments où Andrea allait soit obtenir un bail de trois semaines sur la vie, soit recevoir de mauvaises nouvelles. […] Le but n’était pas de dépeindre un drame médical. Paradoxalement, c’est lors de ces journées déterminantes qu’Andrea se sentait le mieux." Le documentaire tisse ainsi une temporalité bouleversante où chaque instant est rechargé d’intensité.

L'humour et la commu pour tenir

L’une des forces du film, c’est l’humour. Omniprésent, irrésistible, profondément queer. La présence de l’humoriste Tig Notaro, coproductrice du documentaire, amie d’Andrea depuis plus de vingt ans, n’y est pas étrangère. Voix majeure de la scène comique américaine, elle est connue pour son humour sec, lesbien, et pour son stand-up fondateur Live, où elle annonçait son propre cancer . Plus récemment, elle apparaît dans la série The Morning Show. "Même si le film est dur, il est aussi très joyeux, assure-t-elle au sujet du documentaire. Comme dans la vie, on passe d’une émotion à une autre en une fraction de seconde." Le film regorge ainsi de blagues sur l'humeur de chien d'Andrea post-chimio, de punchlines sexuelles, de répliques irrévérencieuses, comme lors de ce dîner dans lequel Andrea lâche que Meg va "la doigter jusqu’à éjecter le cancer hors de son corps", instant hilarant et bouleversant à la fois. "L’émotion lourde n’efface rien. Il n’y avait rien dont on ne pouvait pas rire avec Andrea et Meg. On ne s’était imposé aucun interdit malgré le sujet", explique Tig Notaro.

La dimension queer du film s’affirme sans fard. Andrea parle de non-binarité, de la fatigue de s’expliquer, du soulagement de lâcher les catégories alors que la mort se rapproche. "Le genre avait été quelque chose d’englobant tout au long de sa vie, rappelle Ryan White, jusqu’à ce qu’Andrea affronte ses derniers mois et se sente complètement désincarné·e, une âme dégenrée." Autour d’Andrea, une communauté soudée composée d'ex-copines, d'amies, de poètes lesbiennes, se mobilise comme une architecture de survie. "On organisait un appel Zoom hebdomadaire avec le cercle de potes d’Andrea, sans Andrea, pour tout résoudre, trouver des façons de l’épauler au quotidien", raconte Tig Notaro avec tendresse. Pas une image d’Épinal, mais une logistique du care queer.

Cette communauté atteint son acmé lors du dernier spectacle d’Andrea, capturé dans le film. Le téléspectateur se retrouve immergé dans une salle en délire, transporté dans un torrent d’amour, face à une performance incandescente alors même que le cancer gagne du terrain. Tig Notaro ouvre la soirée : "J’ai été profondément touchée qu’Andrea veuille que je joue ce soir-là. […] Le public, Andrea… tout le monde semblait si vivant. J’y ai cru", admet-elle, l'air penaud. Ce moment, vibrant et presque irréel, résume l’esprit du film : l’entêtement à vivre. Ryan White fait le choix éthique fort de ne pas montrer la mort, de ne pas ajouter de carte de fin. "Ce n’était pas un film sur la mort de quelqu’un mais un film sur la vie, celle qui se joue même alors qu’on sait que l’on va mourir." Il coupe donc avant, nous laissant dans cette lumière-là.

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Crédit photo : Apple TV+

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