Avec The Chronology of Water, son premier film en tant que réalisatrice, Kristen Stewart fait le choix d'une certaine radicalité en s'emparant d'une thématique complexe : l'inceste.
En adaptant le roman autobiographique de Lidia Yuknavitch, The Chronology of Water, Kristen Stewart livre un premier film âpre hanté par l'inceste. Avec ce récit d'une écorchée vive cramée par les violences exercées par son père, l'actrice lesbienne affirme, pour sa première fois derrière la caméra, un geste de cinéma radical et incarné. Pour en parler, nous l'avons rencontrée au Festival du cinéma américain de Deauville.
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- Pourquoi teniez-vous à porter ce roman à l'écran ?
Je veux passer derrière la caméra depuis l'âge de neuf ans. Mais, plus jeune, je n'avais aucune image à créer et je n'avais rien à dire. Et puis j'ai lu ce livre ! Il m'a donné des images et un propos. Je pense en avoir fait une adaptation fidèle, parce que la seule façon de vraiment le faire était de s’en emparer et de tout casser. La narration est non linéaire, ce qui donne l'impression de vivre un trip psychédélique, comme si on était sur le point de mourir et que l'on voyait toute sa vie défiler devant ses yeux. Retirer et réorganiser des souvenirs, rejeter les notions préconçues sur ce qu'est un film, c'est ça l'art.
- Ce n'était pas le sujet le plus facile pour un premier film, qui a d'ailleurs mis près de huit ans à se faire…
Sur le papier, l'histoire est en effet pour le moins triste et déprimante. Le livre parle de toutes sortes d’abus, les pires qui soient – physiques, familiaux – et des environnements autodestructeurs dans lesquels, en tant que femme, il est impossible de trouver sa voix. Il fallait pouvoir rendre excitant le fait de voir une femme atteindre une forme d'orgasme et vous le jeter au visage. Le personnage est sans doute différent de celui du livre puisqu’il y a un peu de moi, mais surtout beaucoup d’Imogen [Imogen Poots, qui interprète le rôle principal, ndlr]. Elle s'est vraiment donnée à fond.
- Toutes les femmes, voire toutes les personnes queers, pourront s'identifier à cette histoire. L'objectif était-il de la rendre universelle en passant par une expérience sensorielle ?
Oui car nous ne pouvons pas nous contenter de crier dans le vide juste pour entendre notre propre écho. Le but est d'être vu et aimé. C'est clairement un film centré sur les femmes et les personnes queers, toutefois sans tous les hommes qui y figurent et sans la perspective masculine, cela ne fonctionnerait pas. Ainsi, ce n'est pas un film adressé uniquement aux personnes queers. Et il semble que le choix le plus radical pour l'héroïne est de finir avec un fils et un mari. Je ne dis à personne comment vivre sa vie, mais je dis qu'il faut la vivre ! Nous devons nous écouter les uns les autres, je sais que cela paraît élémentaire mais ce n'est vraiment pas la chose la plus facile à faire, sachant qu’il n'est déjà pas facile de s'écouter soi-même.
- Aviez-vous une connexion particulière avec l'histoire de Lidia, des ressentis communs ?
Je ne pense pas qu'il faille vivre des expériences physiques si spécifiques et si intenses pour se rendre compte que notre désir est façonné par un monde patriarcal. C'est réellement malsain. Nos instincts devraient avoir davantage de pouvoir. Or, nous les étouffons pour nous intégrer socialement, se faire apprécier, être cool… Et même les femmes les plus queers qui soient veulent aussi que les hommes les aiment, parce qu'elles ont des pères. Ce n'est pas une question binaire. Et si c'est une histoire féministe, elle est essentielle pour tout le monde, même pour tous les petits garçons timides qui n'osaient pas lever la main en classe.
- Vous avez une voix qui compte au sein de la communauté queer. Est-ce pour vous une responsabilité ? Une force ?
Je suis vraiment très reconnaissante, mais pas de manière déférente. Nous existons, et donc j'ai du soutien. Et maintenant, cela est devenu clair pour les gens qui ne le comprenaient pas avant. En même temps, nous devons rester solidaires. Je suis effrayée par la mentalité d'exclusion et les querelles de chapelles.
- Vous avez débuté très jeune à Hollywood, un monde très patriarcal, comment vous êtes-vous débrouillée ?
J'ai commencé à jouer dans les années 90. C'était périlleux, embarrassant et effrayant. Je pense que je me suis simplement lancée ! J'ai eu la chance de comprendre que lorsque l'on se met en danger au cinéma, le seul risque est d'échouer, et d'être embarrassée. Un peu comme si on se cassait la figure en public. J'étais horrifiée et gênée tout le temps, puis j'ai grandi et j'ai réalisé que même si on perd le ballon un million de fois, on peut toujours le ramasser et continuer à courir. Cet environnement sexiste n'a pas disparu aujourd'hui, nous faisons juste semblant qu'il n'existe pas.
- La question du regard masculin ou féminin se pose désormais au cinéma. Vous y avez pensé en réalisant le film, notamment les scènes de sexe ?
Ça me fait toujours beaucoup rire, cette histoire de regard. Je suis une femme lesbienne et je regarde autour de moi avec mes yeux, donc j'ai naturellement ce regard. Je ne me suis pas demandé comment je voulais voir trois filles ensemble, ce n'était pas un regard extérieur, c'était plutôt une perspective intérieure. Je n'ai pas réellement fait de choix, je suis restée dans quelque chose de très organique. J'ai imaginé l'océan et j'ai pensé qu'au lieu de faire une scène de sexe où l'on pouvait voir ce qu'il se passait, il valait mieux se concentrer sur le son et les vagues qui ondulent…
- Pensez-vous que l'accueil du film sera plus compliqué aux États-Unis qu'en Europe ?
Oui, sans aucun doute. Les gens vont sûrement le trouver agaçant. Mais je ne sais pas, et puis peu importe. Quelle que soit la relation que ce film aura avec le monde, je suis heureuse car je suis sincèrement fière de cette œuvre, qui est un être vivant à part entière. Elle doit mener ses propres conversations, alors je lui dis : "Bonne chance, j'ai fait tout ce que je pouvais pour toi !"
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