Créé en 2011, le festival Écrans Mixtes, à Lyon, met en valeur le cinéma queer dans sa belle diversité. Alors que son édition 2026, la seizième, se tient jusqu'au 12 mars, rencontre avec Olivier Leculier, son président, et Ivan Mitifiot, son directeur artistique et programmateur.
Le festival Écrans Mixtes souffle cette année sa seizième bougie : il a donc trouvé son public ! Vous avez identifié qui il touche ?
Olivier Leculier : C’est difficile d’identifier un seul public pour ce festival, car on offre une large palette de propositions de cinéma, qui va du film de fiction classique au documentaire underground. Une chose est sûre : le public nous fait confiance. On a atteint un niveau qui fait qu’on peut aujourd’hui se permettre de proposer des séances pointues. Cette année, par exemple, on a choisi pour l’ouverture du festival un film iranien tourné sous le manteau et un documentaire de cinquante-six minutes pour la clôture. Écrans Mixtes ne cesse d’élargir son audience, avec à la fois des cinéphiles et des personnes queers, bien sûr, mais aussi beaucoup d’étudiants ou encore de simples curieux. Le festival se veut universaliste, et le public reflète bien cette volonté.
Comment s’effectue la sélection des films projetés ?
Ivan Mitifiot : Notre mission est d’avoir un regard à 360° sur le monde. Chaque année, on fait le tour des festivals pour sentir l’humeur : Cannes, Venise, Bruxelles, Paris… Et puis, il y a un gros travail de recherche, notamment pour dénicher des films plus militants et des documentaires.
Vos critères de sélection évoluent-ils au fil des éditions ?
I. M. : Certainement ! On s’adapte au monde. Quand on compose une programmation, il ne s’agit pas seulement de mettre des films dans une case, mais plutôt de raconter une histoire avec des choix éditoriaux. Cette année, on a comptabilisé pas moins de 31 nationalités représentées, avec, notamment, une émergence des pays des Balkans, où les femmes prennent désormais la caméra pour s’exprimer, dire qu’elles en ont assez du patriarcat et de l’oppression religieuse. Plus le monde est dur, plus les artistes résistent par le cinéma. Notre rôle est de donner de la visibilité à ces œuvres.
À quel point l’actualité géopolitique influence‑t‑elle la programmation ?
I. M. : Nous sommes, par définition, un festival politique. Quand on fait le choix de projeter un documentaire décolonial ou un autre sur la communauté anarchiste, c’est évidemment politique. En 2025, on a créé une nouvelle section, "La Fabrique queer", consacrée au cinéma auto-produit militant. Au sein de cette section, il y a des documentaires passionnants sur le porno éthique, sur les squats, sur un groupe punk queer… On observe que l’actualité géopolitique amène plus de variété dans les sujets abordés.
Au fil des éditions, vous avez intégré des partenaires publics, avec des prix Pass Culture, mais aussi privés, avec un Grand Prix attribué en association avec Mastercard (également partenaire de la Cérémonie des têtu·). Les aides publiques ne suffisent plus à financer un tel festival ?
O. L. : Trouver des revenus est une nécessité pour maintenir une certaine qualité et continuer de convier des cinéastes internationaux. Cette année, on a eu des artistes venant de Grèce, d’Italie, d’Inde, du Mexique… C’est un vrai engagement de notre part, par exemple, de faire venir des jeunes cinéastes pour défendre leur premier court-métrage. Mais les fonds publics pour la culture manquaient, on a dû toquer aux portes de partenaires privés potentiels.
I. M. : Les partenaires sont devenus indispensables, surtout quand on a eu le souhait de faire grandir le festival en l’accompagnant d’une compétition. En prime, nous sommes parvenus à créer une économie stable, avec des bureaux et une structure de deux salariés. C’est minime, comparé à d’autres festivals, mais j’ai l’impression qu’on renvoie l’image d’un événement ayant le triple de son budget réel !
On a vu, ces derniers temps, notamment dans le sillage du trumpisme, des marques qui se proclamaient nos alliées lâcher la cause LGBTQI+. Vous avez reçu des signes inquiétants de ce point de vue ?
O. L. : Nos partenaires ont toujours fait preuve de stabilité. On était sur la même longueur d’ondes dès le départ, dans une vraie relation de confiance et de respect. Je précise qu’on n’accepte pas leur argent sans nous interroger sur leurs engagements ! En l’occurrence, on peut défendre sans mal les partenaires que l’on voit sur nos supports de communication.
I. M. : On n’est effectivement pas du tout dans du pinkwashing : les entreprises qui s’engagent auprès de nous sont aussi celles qui font, en interne, tout un travail sur la lutte contre les discriminations et l’homophobie. Notre plus gros partenaire, Mastercard, a tout de suite adhéré au projet d’un Grand Prix qui mette en valeur des artistes indépendants, souvent issus de pays où ils sont empêchés. Grâce à ce soutien, nous avons pu le doter de 10.000 euros, dont la moitié pour l’artiste et l’autre pour le distributeur qui s’engage sur une sortie nationale. Comme beaucoup de films queers ne sortent pas dans les salles, on donne ainsi des moyens pour rectifier le tir.
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Crédits illustrations : Écrans Mixtes