[Article à retrouver dans le magazine de têtu· du printemps, disponible chez vos marchands de journaux ou sur abonnement.] Au Jeu de paume, à Paris, l'exposition "Global Warning" démonte l’idée d'un Martin Parr purement cynique. Mort le 6 décembre 2025, le photographe britannique regardait les foules, les classes moyennes et les marges sans surplomb, nous renvoyant nos ridicules en pleine face.
Touristes en chaussettes-sandales, Britanniques rouge écrevisse compressé·es sur des plages bondées, assiettes dégoulinantes photographiées au flash comme des scènes de crime gastronomique… Les clichés du photographe anglais mort à l’âge de 73 ans font désormais partie de notre imaginaire collectif. De The Last Resort (1983-1985), série fondatrice réalisée à New Brighton, station balnéaire près de Liverpool, capturant les familles ouvrières en goguette, à Benidorm (1997), où les corps semblent avalés par le béton, Martin Parr nous a fait rire. Souvent jaune. Mais ses séries balnéaires ont marqué un tournant esthétique décisif dans le monde de la photo. Dès 1982, il a adopté la couleur dans un champ documentaire encore largement dominé par le noir et blanc. Un choix alors considéré comme vulgaire, qu’il radicalise en utilisant le flash en pleine journée, écrasant les corps et les détails pour mieux révéler la violence du loisir de masse.
À lire aussi : Nan Goldin au Grand Palais : plongée dans une mémoire queer à vif
Mais alors que l’on cherche toujours une ironie toute britannique au travail du photographe, l’exposition "Global Warning", présentée au Jeu de paume à Paris jusqu’au 24 mai, démonte une lecture paresseuse d’un photographe moqueur à la vanne facile. Co-conçue par Quentin Bajac, directeur du Jeu de paume, en étroite collaboration avec l’artiste, elle rassemble près de 180 clichés des années 1970 aux années 2020. Le conservateur et historien de l’art explique : "Il s’agissait de sortir des sentiers battus et de ne pas montrer uniquement les images iconiques. Et, sans pour autant faire une rétrospective, nous souhaitions représenter toutes les périodes de l’œuvre de Martin Parr, notamment ses travaux des quinze dernières années." Les thématiques sont celles qui ont toujours habité le photographe : tourisme de masse, addictions technologiques, rapport aux animaux, transformation des paysages contemporains – un regard qui a toujours été nourri par la passion de ses parents pour l’ornithologie et les grands espaces. ”Global Warning”, ou “Alerte mondiale” en français – clin d’œil à global warming (“réchauffement climatique”) –, propose une relecture de l’œuvre à l’aune du désordre contemporain.
Photographier sans surplomb
Pour comprendre Martin Parr, il faut revenir à son parcours et à ses origines. Adolescent peu à l’aise dans le cadre scolaire, Martin Parr n’était pas un "bon élève", mais il s’accrochait déjà à une ambition alors marginale : devenir photographe d’art, à une époque où la photographie se partageait presque exclusivement entre reportage, mode et publicité. Il découvre le médium grâce à son grand-père, photographe amateur passionné, qui l’initie très jeune à l’observation minutieuse du réel.
Issu de la classe moyenne britannique, Martin Parr n’a toujours parlé que depuis la foule. "C’était un photographe de la classe moyenne qui photographiait la classe moyenne. La plage et le tourisme faisaient partie de ses propres pratiques. Il photographiait de l’intérieur, explique Quentin Bajac. Il refusait absolument toute position de surplomb, ce qu’il détestait et dont il se méfiait." L’artiste lui-même avait confié : "Je fais partie des problèmes que je photographie. Je ne suis pas un donneur de leçons. Je ne propose pas de solutions. Je montre sans chercher à démontrer." Son refus de faire la morale est sans doute ce qui rend son travail aussi universel. "Il n’était jamais dans le jugement. Autrement, cela n’aurait pas donné de grandes œuvres", insiste Wendy Jones, biographe, qui a réalisé aux côtés du photographe l’ouvrage Complètement paresseux et étourdi (éd. Michel Lafont, 2025).
Ses images laissent de l’espace : chacun peut y entrer et y projeter sa propre lecture. Et son humour, bien que ravageur, n’est jamais gratuit. "Il utilisait l’humour pour capter l’attention du spectateur et l’amener à réfléchir à des situations, des enjeux, des problèmes", développe Quentin Bajac. Le rire agit comme un piège : on croit se moquer, avant de comprendre qu’on se regarde soi-même.
"On fonce dans le mur, tous ensemble"
Cette approche lui vaudra longtemps l’incompréhension de ses pairs, y compris au sein de la prestigieuse agence Magnum Photos, qu’il intègre en 1994 après de vifs débats. À l’époque, le monde de la photographie est encore dominé par une esthétique léchée, sérieuse, considérée comme noble. "Ce qui a créé des tensions chez Magnum, c’était surtout que sa culture était très différente de celle de ses aînés, tranche Quentin Bajac. Martin Parr résumait lui-même la chose avec une causticité désarmante : 'Ma ligne de front, c’est la plage.'" On lui reproche son cynisme, son goût pour le grotesque, son refus de l’héroïsation. Ce que ses pairs peinent à comprendre, c’est que l’artiste ne cherchait pas à capturer le "beau". Il visait la justesse en montrant le vécu, sans distance ironique et sans fétichisation. Là où d’autres esthétisent la misère ou sacralisent la marge, Martin Parr documentait nos contradictions. Des dissidences qui ne l’empêcheront pas de présider Magnum de 2013 à 2017.
Le titre de l’exposition pourrait sembler paradoxal, tant ses images refusent toute posture accusatrice. "C’est pour cela que le terme 'warning' peut parfois sembler surplombant, alors que ses images ne le sont jamais", assure Quentin Bajac. Si alerte il y a, elle tient à la durée : Martin Parr travaillait sur ces sujets depuis plus de cinquante ans. Avec le temps, notamment pendant ses quinze dernières années, sa conscience des enjeux sociaux et écologiques auxquels font face nos sociétés s’est aiguisée. "On fonce dans le mur, tous ensemble. Je n’ai pas de solution, mais je travaille sur les causes du réchauffement climatique dans nos sociétés occidentales", répétait-il lors de la conception de l’exposition. Son travail ne documentait pas de catastrophes spectaculaires, mais disséquait la banalité comme un symptôme. Martin Parr a construit une sociologie visuelle du quotidien. "Je pense que Martin Parr était un humaniste, résume le directeur du Jeu de paume. Ce qui l’intéressait, c’était l’humain et ses interactions avec son environnement."
Cette attention portée aux groupes humains irrigue aussi son rapport aux marges et aux communautés queers. Même s’il n’était pas lui-même queer, la biographe Wendy Jones tient à rappeler que Martin Parr était avant tout "un observateur de la vie". "Je ne crois pas qu’il se définissait comme appartenant ou non à une communauté. Il voulait observer toutes les communautés. Il les regardait comme des tribus, attentif aux vêtements, aux styles, aux décors… À bien des égards, c’était un ethnographe de la photographie", analyse-t-elle.
Complexité ordinaire
Ses nombreuses photographies de Marches des fiertés, prises à Bristol ou en Alabama, s’inscrivent dans cette continuité. "Ce qui est intéressant avec les photos de Prides, c’est qu’il y poursuit ses préoccupations : l’aspect commercial de la Pride, la place des écrans, les addictions technologiques." Martin Parr ne cherche ni le héros ni la victime. Il montre des communautés en interaction, dans leur complexité ordinaire. "Il parvient ainsi à parler des communautés queers sans se concentrer sur les signes évidents ou les récits héroïques ou victimaires", complète Quentin Bajac. "Il aimait cette communauté. Il était ouvertement de gauche et souhaitait promouvoir les droits et l’espace des personnes marginalisées", décrit Wendy Jones. Il n’était pas un photographe politique au sens strict. "Attention à ne pas faire de moi un photographe militant ou un lanceur d’alerte", insistait Martin Parr auprès de Quentin Bajac alors qu’ils sélectionnaient ensemble les photos capables d’alerter la population sur les défis qui l’attendait. En revanche, son travail est celui d’un documentariste social. "Il ne photographiait pas la guerre ; il photographiait les supermarchés", souligne Wendy Jones.
Dans cet amas de banalités, l’artiste fait émerger la dissonance, l’excentricité, la bizarrerie. Ses séries sur la Pride de Bristol en sont un exemple frappant. Ses photos montrent des moments de communauté, de relâchement, de fatigue. Des corps divers, ancrés dans l’instant, imparfaits. Une identité queer loin des mises en scène face caméra sur les réseaux sociaux. Le photographe cherche à mettre en lumière la complexité, l’humour, la puissance d’une communauté que l’on ne peut réduire à une série d’archétypes. Cette attention aux détails du quotidien s’inscrit dans une obsession plus large pour la collection et la classification. Tout au long de sa vie, Martin Parr a constitué d’importantes archives d’objets vernaculaires, notamment de cartes postales touristiques, dont l’esthétique saturée et répétitive nourrira directement son approche de la couleur et du banal. En photographiant ceux que l’on regarde rarement, ou seulement avec condescendance, Martin Parr a contribué à redéfinir ce qui mérite d’être vu.
À lire aussi : "Propaganda" : Jenna Marvin met son corps en scène contre la Russie de Poutine
Crédit photo : Martin Parr / Magnum Photos, courtesy Galerie Clémentine de la Féronnière