La rétrospective This Will Not End Well, présentée au Grand Palais à Paris jusqu'au 21 juin, transforme cinquante ans d’images de la photographe bisexuelle américaine en expérience immersive.
La photographe américaine Nan Goldin, 72 ans, connue pour avoir documenté, dès les années 1970, les scènes LGBTQ+ de Boston et de New York, s’invite au Grand Palais jusqu'au 21 juin, avec une rétrospective multisensorielle intitulée This Will Not End Well. Cette exposition, pensée à partir de ses diaporamas et vidéos, déroule cinquante ans de création en six séquences.
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Nan Goldin accède à la notoriété avec "The Ballad of Sexual Dependency". Dans cette série née dans le New York de la fin des années 1970 et présentée dans l'exposition parisienne, elle transforme alors des photos de sa vie quotidienne en un diaporama narratif accompagné de musique. Elle y met en scène sa communauté, la sphère queer artistique qui l'entoure, principalement composée de ses amant·es, et de ami·es, notamment des drag queens qu'elle magnifie à travers son objectif. En racontant ses amours, les excès, la dépendance, la fête, la violence et la perte liée à la crise du sida, elle transforme ses souvenirs personnels en archive collective.
Selon Fredrik Liew, commissaire de l'exposition et directeur des expositions et des collections du Moderna Museet de Stockholm, où This Will Not End Well est née en 2022 avant de passer par Amsterdam, Berlin et Milan, Nan Goldin n’a "jamais vraiment voulu être photographe. Elle voulait être cinéaste". Une aspiration qui infuse son œuvre, laquelle ne relève pas d'une succession de clichés autonomes, mais du montage, du rythme, de la narration." Elle attendait depuis longtemps qu’on lui propose un tel projet affirmant le caractère cinématographique de ses photos", nous raconte-t-il à l'occasion du démarrage de la rétrospective.
La scénographie conçue par l’architecte libanaise Hala Wardé offre aux visiteurs une expérience complète. Le travail commun de la photographe et de l'architecte n'en est pas à son coup d'essai. Les deux femmes ont déjà collaboré sur l'exposition Visible / Invisible présentée au château de Versailles en 2019. Ensemble, elles développent une approche où l’architecture prolonge l’œuvre, en créant des espaces à habiter plutôt qu’à simplement regarder. Cette fois, Hala Wardé a pensé la rétrospective comme un ensemble de pavillons immersifs composant un village fragmenté, une cartographie sensible de la "famille choisie". "Chaque œuvre habite un pavillon, avec une forme et une couleur spécifiques", dit Barbara Kroher, commissaire associée et responsable de la programmation au Grand Palais. On circule ainsi de club en plage, de chapelle en cinéma, sans jamais tomber dans la reconstitution des scènes queers muséifiées.
Faire de l'intime une mémoire collective
Fidèle à l'ADN Goldin, l'exposition témoigne de son approche profondément autobiographique qui mêle journal intime et regard critique sur la société américaine. "Il n’y a aucune forme de voyeurisme dans son travail… Elle est à l’intérieur de ce qu’elle montre", rappelle Barbara Kroher. "Pour elle, la photographie est l’exact opposé du détachement, développe Fredrik Liew. Elle parle même de caresse. Son travail est une immersion dans son intimité, où elle est pleinement incluse."
Ses images crues et justes documentent les communautés LGBTQI+ sans exotisation ni folklore. La série "The Other Side" présentée au Grand Palais, est, par exemple, un hommage tendre et bouleversant à ses ami·es trans. "Même si nos vies sont très différentes, son travail touche à des expériences humaines fondamentales – la souffrance, l’amour, la joie – que nous partageons tous. C’est ce qui le rend à la fois intime et universel. Son œuvre n’est pas narcissique, tranche Fredrik Liew. Elle part de son expérience, mais la dépasse. Elle parle de sujets qui nous concernent tous. C’est pourquoi elle suscite une telle émotion : non pas par curiosité, mais parce que chacun s’y reconnaît."
Dans les séries présentées lors de l'exposition parisienne, l'artiste documente des vies menacées d’effacement. La crise du sida traverse "The Ballad" comme une déchirure durable ; "Memory Lost" revient sur l’addiction aux opioïdes qu’elle a elle-même vécue ; "Sirens" explore, sans discours moralisateur, le caractère séducteur de la drogue ; tandis que "Sisters, Saints, Sibyls" puise dans la mort de sa sœur Barbara pour penser les liens entre trauma, enfermement psychiatrique et violences faites aux femmes. Si ces thèmes peuvent sembler plombants, le regard malicieux et plein de joie de vivre de la photographe suscite un sentiment d'espoir qui réchauffe le cœur.
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Crédit photo : Nan Goldin, Untitled, 1982