[Article à retrouver dans le magazine de l'été, chez votre marchand de journaux ou sur abonnement.]Chaque été depuis 2021, le village de Chenevelles, dans la Vienne, voit sa population décupler le temps d’une Pride devenue le grand rendez-vous des Fiertés LGBT+ rurales. Retour sur la naissance et l’essor d’un événement qui entend faire mentir les clichés sur la vie à la campagne.
Chenevelles, 482 habitants. Dix fois plus le dernier samedi de juillet. Ce village de la Vienne accueille la Pride des campagnes. Affichant l’objectif de "rendre les campagnes attractives pour les personnes LGBT+, en leur offrant un moment politique, un moment de visibilité et un moment festif", l’événement s’est taillé, en cinq ans, une réputation nationale.
"Nous voulions déjouer le préjugé selon lequel les personnes LGBT ne trouveraient pas leur place à la campagne parce qu’elles y seraient mal accueillies, ce qui est faux", explique Cyril Cibert, le maire de la commune de Nouvelle-Aquitaine. "Non seulement nous sommes acceptés, mais nous sommes attendus dans des villages qui cherchent à se dynamiser", complète Grégory Singer, président de Fiertés rurales, l’association organisatrice de la Pride, qui observe que "de nombreuses personnes LGBT+ s’installent à la campagne dans un second temps de leur vie". Responsable d’une agence bancaire, ce petit-fils d’agriculteur a vécu à Lyon et à Paris, avant de retourner vivre dans sa région natale.
L’idée est née au hasard d’une conversation, à la fin de la période Covid, autour d’un apéro avec Étienne Deshoulières, avocat installé à Paris, mais qui revient régulièrement dans ce village où il a grandi. Chaque année, il a pris l’habitude de faire venir à Chenevelles quelques dizaines d’amis parisiens pour passer un week-end dans le manoir de son père, architecte à la retraite. "Et si, cette année, on organisait carrément une Pride ?" lance-t-il, sur le ton de la blague, au maire, qui le prend au mot. En rentrant à Paris, Étienne Deshoulières soumet l’idée en assemblée générale à Stop homophobie, l’asso avec laquelle il travaille : "Tout le monde était partant ! C’est une association qui aime les idées originales."
Drag queens et bottes de paille
Les gens du coin s’impliquent volontiers dans l’organisation de cette marche des Fiertés, qui se termine par un festival où se produisent une vingtaine d’artistes. Une semaine avant l’événement, plusieurs dizaines de volontaires de tous âges viennent prêter main-forte pour installer la scène, monter un bar, décorer le champ mis à disposition. Pour accueillir le public, beaucoup de ces bénévoles viennent camper sur place le week-end de l’événement, qu’on a programmé fin juillet, une fois que le gros des moissons est terminé. Chaque année, le syndicat des Jeunes Agriculteurs peut ainsi venir grossir les rangs du cortège, qui a réuni environ 400 personnes lors de la première édition, en 2021.
Quatre ans plus tard, la Pride des campagnes a vu décupler son affluence, revendiquant 4 000 participants l’an dernier. "Des personnes LGBT viennent de tout le département, mais 80 % sont des hétéros de la région qui viennent profiter de cette journée joyeuse", évalue le maire. L’événement fait notamment la joie des familles, ravissant les enfants avec ses drag queens spectaculaires juchées sur des tracteurs ou montées sur des ballots de paille. Un mélange photogénique qui assure à la Pride une forte portée médiatique, aidée aussi par le réseau d’Étienne Deshoulières. L’avocat active en effet son réseau parisien pour que l’événement apporte "une visibilité nationale à la communauté LGBT dans les campagnes". Ancien candidat de L’Amour est dans le pré, sur M6, le parrain de la Pride, Mathieu Ceschin, apporte également sa notoriété.
Forte de sa popularité, Fiertés rurales commence à être sollicitée pour d’autres événements, se félicite Grégory Singer, qui énumère "un festival de courts-métrages, une conférence à Sciences Po Paris, une table ronde au Jeu de paume… Nous sommes maintenant reconnus pour porter une voix différente dans le militantisme LGBT+". Une exposition qui a aussi son revers, comme l’illustre le maire en racontant un épisode de la Pride de 2025, où ont fait irruption des enjeux qui dépassent largement le village : "Des militants ont pris à partie le stand de Carrefour en reprochant à l’enseigne ses activités en Israël et dans les colonies de Cisjordanie." Est-ce l’épisode en question qui les a refroidis ? Toujours est-il que, cette année, les sponsors se font attendre, s’inquiète Grégory Singer. À l’heure où nous mettions sous presse, il cherchait encore 18 000 euros pour boucler son budget.
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Crédits photo : François Silvestre de Sacy