En juin 2025, l'Inter-LGBT imputait à ses adversaires la polémique provoquée par l'affiche de la marche des Fiertés de Paris. Un an plus tard, après une commission d'enquête, plusieurs exclusions et une profonde réorganisation interne, l'inter-associative reconnaît implicitement que la crise était aussi en son sein, et réapprend l'art de fédérer autour de la Pride.
Voir Valérie Pécresse donner le coup d'envoi de la Pride de Paris, c'est pour le moins inattendu. Il y a un an, ça aurait même semblé impensable. Et pourtant, ce jeudi 25 juin, c'est bien à l'Hôtel de région que l'Inter-LGBT a choisi de tenir sa conférence de presse sur la marche des Fiertés 2026, aux côtés de la présidente d'Île-de-France qui fut la candidate de la droite Les Républicains (LR) à la dernière présidentielle. Un symbole fort : l'an dernier, la même Valérie Pécresse annonçait le retrait des subventions de la région à l'Inter-LGBT après une polémique provoquée par l'affiche de la marche des Fiertés.
À lire aussi : Trouve la Pride près de chez toi : l'agenda 2026 des marches des Fiertés LGBT+
À l'époque, l'inter-associative organisatrice de la Pride parisienne avait dénoncé une offensive politique menée par la droite et l'extrême droite. Un an plus tard, les changements engagés en interne racontent pourtant une histoire plus complexe. Commission d'enquête, exclusions, démissions, retour d'anciens militants, réconciliation avec le Centre LGBTQI+ de Paris, rapprochement avec les partenaires institutionnels et économiques : l'affaire de l'affiche a agi comme un révélateur d'une crise plus profonde qui traversait l'organisation.
L'affiche de la Pride 2025
Pour comprendre l’ampleur du chemin parcouru, il faut rembobiner. Dévoilée à la une de L'Humanité, l'affiche de la Pride 2025 représentait un groupe de six personnes mettant KO un homme censé incarner l'internationale réactionnaire. Sous le slogan “Queers de tous les pays unissons-nous”, les symboles accumulés sur le visuel dépassaient largement les sujets LGBT+, via notamment un voile islamique et des pin’s représentant un gilet jaune, l’opposition à la réforme des retraites, le triangle rouge des déportés communistes qu’arbore aujourd’hui Jean-Luc Mélenchon ou encore le drapeau palestinien. Un kaléidoscope intersectionnel censé représenter "la convergence des luttes à laquelle l'Inter-LGBT est attachée", justifie alors le président de l’Inter-LGBT, Alexandre Schon.
La contestation de ces choix idéologiques est immédiate, et prend une dimension politique quand Valérie Pécresse annonce avoir demandé le “retrait” du logo et de la subvention de la région, fustigeant une affiche qui incite “à la violence avec son cadavre renversé”. La Délégation interministérielle à la lutte contre la haine anti-LGBT (Dilcrah) retire également son logo, sur demande de sa ministre de tutelle, Aurore Bergé. Plusieurs entreprises partenaires, parmi lesquelles Air France, Disney, PayPal ou la RATP renoncent à participer à la marche. “Cette décision nous navre car nous avons passé beaucoup d'énergie pour créer un beau char, mobiliser les collègues et obtenir un budget pour pouvoir distribuer des goodies et imprimer des t-shirts", regrette auprès de têtu· Arnaud Hadrys, président de Person'ailes, l’association des employés LGBT d’Air France. Se trouvant à court de financements, l'Inter-LGBT doit annuler la grande scène prévue en fin de parcours. L’extrême droite, elle, jubile, par la voix notamment de Sébastien Chenu, le vice-président du Rassemblement national (RN), qui déclare : “Femme voilée, homme blanc martyrisé et caricaturé en facho, soutien à la Palestine, alors que les homos, bis et trans y sont massacrés… voilà les marqueurs d’extrémistes.”
Mais la contestation ne vient pas seulement de l'extérieur. "Aucun couple de même sexe, aucun baiser, aucun drapeau arc-en-ciel : rien dans cette affiche ne célèbre ou ne représente directement les LGBTQI+. Le cœur du message est dévoyé", regrette le Beit Haverim, association de juifs LGBTQI+, qui pointe un “manifeste politique unilatéral” et une “instrumentalisation politique qui engage l'ensemble des structures sans leur consentement explicite”. "Le visuel, par sa radicalité, risque de brouiller le message essentiel de cette marche : la défense de nos droits et la visibilité de nos combats", abonde la Fédération sportive LGBT+. “L’amalgame avec d’autres combats nationaux ou internationaux sur d’autres sujets (tous aussi défendables par ailleurs) et une politisation excessive nuisent au propos. Trop de messages tuent le message”, juge aussi L'Autre Cercle, quand l'Association des familles homoparentales (ADFH) estime que "cette affiche ne traduit que les messages politiques portés par La France insoumise”.
Crise à l'Inter-LGBT
Au-delà de ces désaccords de fond, la direction est accusée de parler au nom de l'ensemble de l'Inter-LGBT sans avoir préalablement consulté ses troupes. Flag!, l’association des personnels LGBT des ministères de l’Intérieur et de la Justice, condamne une affiche réalisée “sans la moindre consultation des associations participantes” et donc “contraire aux principes de concertation et de respect mutuel qui devraient prévaloir dans tout collectif associatif”. Selon Mediapart, seul un brouillon de l’affiche avait été approuvé, au cours d’une réunion où n’étaient présentes que 18 de la soixantaine d'associations membres de l'inter-associative. L'Autre Cercle confirme avoir découvert “la version finale une fois publiée, modifiée sans concertation avec toutes les associations”. Face aux reproches de ses associations membres, la direction “s’engage dès l'année prochaine à lancer des opérations de consultations plus larges et étendues" sur le choix de son affiche.
Politiquement, en revanche, résumant la polémique à un “harcèlement massif de l’extrême droite”, la direction de l’Inter montre les dents. En ligne de mire, l’association Fiertés citoyennes (FC), qui milite pour la défense des valeurs républicaines, universalistes et laïques. Non membre de l’inter-associative, elle avait pu s’inscrire au cortège de la Pride en 2023, l’année de sa création. Mais elle aussi met en cause le choix de l’affiche 2025, à ses yeux "un pastiche militant où l'universalisme est abandonné, la laïcité sacrifiée, et les droits des personnes LGBT+ transformés en accessoires d'une farce idéologique”. Ayant malgré tout confirmé sa présence à la marche, elle reçoit quelques jours plus tard une fin de non-recevoir signée Clara Privé, alors vice-présidente de l'Inter-LGBT. “Un vote du CA [conseil d’administration] a confirmé que, pour de nombreuses raisons, la constitution d'un cortège FC ne serait pas accepter (sic)”, annonce-t-elle au président de l’association, Arnaud Abel, expliquant que “cette décision est motivée, entre autres, par le harcèlement de nos membres bénévoles, associations membres ou non membres”. En cause, des bisbilles numériques entre militants qui font le quotidien des réseaux sociaux. Un motif fragile, qu'elle complète en ajoutant que l'association n'aurait pas respecté l’exigence de pré-inscription : “Vous ne pouvez pas by-pass l'intégralité du processus d'inscription”.
"Les conditions ne permettaient plus d'animer des débats respectueux des opinions."
Derrière le débat sur l'affiche apparaît un autre sujet : celui du fonctionnement même de l'inter-associative, où débute une crise interne. “L'Inter-LGBT vivait dans un état de tensions permanentes, préexistantes à l'affaire de l'affiche et qui s'apparentait à du harcèlement moral, reconnaît aujourd'hui Alexandre Schon, toujours président de l'organisation. J'ai dû prendre mes responsabilités.” À l’automne, plusieurs associations membres dénoncent en effet une “démocratie associative pipée”, des “violences lors des réunions incompatibles avec les statuts” et un “sentiment de prise d'otage”. Certaines expliquent ne plus oser prendre la parole lors des réunions de peur d’être marquées, comme Fiertés citoyennes, du sceau infamant “d’extrême droite”. “Il n’y a pas eu d’insulte, précise Alexandre Schon, qui euphémise : "L'Inter-LGBT est un pot-au-feu riche des opinions différentes des associations, qui se retrouvent lorsqu'il s'agit de défendre les droits. Mais l'année dernière, les conditions ne permettaient plus d'animer des débats respectueux des opinions."
Pour faire la lumière sur la situation, la direction met en place une commission chargée d'auditionner les associations et d'examiner les pratiques internes. Composée de onze militants, celle-ci intègre une bonne partie d’anciens membres de l’association qui lui apportent une caution dépassionnée. Pendant cinq mois, la structure ad hoc recueille les témoignages. Le constat est sévère. “Une grande souffrance a été exprimée”, résume Anouk Veyret, membre de cette commission et désormais co-présidente de l'Inter. Trois personnes, dont la vice-présidente Clara Privé, sont exclues. Une dizaine d'autres quittent l'organisation, et un nouveau bureau est élu. Signe que le torchon a brûlé, les représailles sont immédiates. “Dix minutes après avoir prononcé cette exclusion, nous avions perdu l'accès aux réseaux sociaux de l'Inter-LGBT, à notre site internet ainsi qu'à tous nos mails”, rapporte Anouk Veyret. L'épisode achève de convaincre la direction de rappeler plusieurs anciens, briscards du militantisme, pour l'aider à se reconstruire.
En 2026, tout est pardonné ?
Cette remise en ordre modifie progressivement les rapports avec les acteurs qui s'étaient éloignés à la suite de la polémique. Début 2026, le Centre LGBTQI+ de Paris, qui dénonçait le noyautage de la Pride par la gauche radicale et prenait ses dispositions pour organiser une marche apartisane, renonce in extremis au bras de fer, alors que le communiqué d'annonce était prêt et des sponsors approchés. “Les relations entre l'Inter-LGBT et le Centre se sont apaisées”, assure aujourd'hui son président, Thibault Derbé. Même apaisement avec les entreprises, qui retrouvent progressivement leur place dans le dispositif de la marche.
Le contraste est visible dans la communication sur la Pride 2026, qui a lieu ce samedi 27 juin au départ de la place d'Italie. Attendue au tournant, son affiche représente une diversité de personnes et de drapeaux queers, dans un esprit aussi consensuel que le mot d’ordre retenu en cette dernière marche avant les échéances électorales de l’an prochain : “2027 : solidarité, diversité, LGBT & allié·es”. Dans le même esprit, le communiqué qui les accompagne opte pour une énumération soigneusement œcuménique des personnes stigmatisées, “qu'il s’agisse des personnes trans ou non binaires, des lesbiennes, des gays, des bisexuel·les mais aussi des personnes juives, musulmanes, racisées, pauvres et ou en situation de handicap”. Résumé d'Anouk Veyret : "Nous voulions que le plus grand nombre puisse se retrouver."
Au bas du visuel, les logos institutionnels de la région et de la Dilcrah font leur retour. “La région a été sensible à la réorganisation de l'Inter-LGBT et j'ai pu me satisfaire de travailler avec des personnes qui voulaient renouer un dialogue de confiance, salue Catherine Michaud, conseillère régionale en charge de la lutte contre les discriminations. Lorsque j’ai proposé que l'on fasse la conférence de presse depuis la région, cela a été accepté à ma grande surprise.” La Dilcrah qui avait initialement annoncé à l'Inter qu'elle ne renouvellerait pas sa subvention en 2026, a également saisi la différence de ton. “L'Inter-LGBT a changé ses manières de faire et renoué avec une vision républicaine du militantisme”, se félicitait auprès de têtu· son délégué, Mathias Ott, avant de quitter ses fonctions en avril.
Tout n'est pas pardonné pour autant. Pour la deuxième fois, l'association Fiertés citoyennes se voit notifier son interdiction de monter un cortège à la Pride, au même titre que les groupuscules d’extrême droite Eros, Civitas et Nemesis. L'Inter-LGBT invoque à nouveau les escarmouches numériques entre militants : "Son président ainsi qu'un militant allument des mèches numériques contre nous qui donnent du grain à moudre à nos harceleurs", maintient Alexandre Schon. Des accusations que dément catégoriquement le président du collectif, Arnaud Abel, qui continue d'y voir une mise à l'écart idéologique liée à ses positions laïques et universalistes. “Nous avons des désaccords avec l'Inter-LGBT qui ne sont jamais sortis du cadre respectueux du débat. L'affiche n'a pas seulement été dénoncée par Fiertés citoyennes, et la réorganisation de l'inter-associative prouve bien qu'on avait raison de prendre la parole”, signale-t-il, s'insurgeant de l’amalgame entretenu avec l'extrême droite, que son association combat ouvertement.
Un an avant 2027, les chapelles politiques n'ont pas déposé les armes, loin de là. Reste qu’un an après l’affaire de l’affiche, l’Inter-LGBT a montré qu’elle était capable d’introspection. Le véritable changement n'est pas tant le retour des partenaires ou la présence de Valérie Pécresse à sa conférence de presse. Il réside dans la reconnaissance d'une évidence d’abord contestée : l'affiche n'a pas créé la crise. Elle l'a révélée.
À lire aussi : Trouve la Pride près de chez toi : l'agenda 2026 des marches des Fiertés LGBT+
Crédit photo : affiches de l'Inter-LGBT