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reportageLes soirées "Gouine de fer", symboles de la solidarité lesbienne

Par Maurine Charrier le 06/10/2025
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[Reportage à lire dans le magazine têtu· l'automne, ou sur abonnement] De Paris à Tunis en passant par la Martinique, des gouines organisent des soirées bras de fer pour soutenir les lieux queers ou rassembler une communauté sous les radars.

Lorsque La Mutinerie, l’emblématique bar queer et féministe de Paris, s’est trouvé proche de mettre la clef sous la porte à l’été 2024, il a fallu réfléchir à un événement caritatif pour rameuter des soutiens et renflouer ses caisses. Gwen, Mihena, Yvé et moi avons alors décidé de parier sur la solidarité lesbienne, et sur notre penchant pour la compète et les muscles saillants afin de proposer… un concours de bras de fer, inspiré de ceux organisés par le Club de Surf queer de Biarritz.

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D’une discussion de fin de soirée est née "La Gouine de Fer", un événement fédérateur qui ne nécessite qu’une table haute, des lots à gagner bien choisis (Womanizer, Strap-on-me, coupe-ongles et mousquetons de rigueur), quelques fûts de bière et une bonne envie d’en découdre un dimanche. Grâce à ce format, c’est le public qui fait l’événement en venant concourir ou juste assister à la compétition. "Ça fait du bien de revenir à une culture gouine axée sur le corps et d’assumer du kinky trash", analyse Maïc Baxane, membre de l’équipe de La Mutinerie. Et d’ajouter : "Même Donna Gottschalk [la photographe et activiste lesbienne new-yorkaise, exposée au BAL, à Paris, jusqu’au 16 novembre, ndlr.], qui venait pour la première fois en France, y a passé un super moment !"

En juin 2025, La Mutinerie, qui a déjà accueilli quatre fois l’événement, gagne son propre bras de fer avec le tribunal de commerce : l’aventure continue ! Entretemps, grâce à l’enthousiasme rencontré sur les réseaux sociaux, nos concours ont fait des émules hors de la capitale, comme à Marseille avec les "Lesbiceps". En Martinique, la photographe Adeline Rapon et Sterelle Félix-Théodose – couple des deux fondatrices de "Kozé", une association qui vise à visibiliser et à dynamiser les communautés queers, lesbiennes et caribéennes – ont improvisé cet été une compétition inspirée des “Gouine de Fer” parisiennes. Le soir de l’événement, une centaine de participantes euphoriques ont répondu présente au bar lesbien Le 33, poussées par l’espoir de décrocher le gros lot : une perceuse-visseuse.

Premiers bras de fer hors de France

Le bouche-à-oreille faisant son œuvre, l’intérêt s’est exporté au-delà des frontières de la France quand un ami m’a proposé d’animer une édition à Tunis. Ironie du sort, en arabe, l’insulte "kardesha", qui vaut pour "gouine", se traduit littéralement par "brosse à carder", soit un outil servant à lisser les fibres textiles ou la laine, muni de fines dents… en fer. Toutefois, en Tunisie les relations sexuelles entre personnes de même sexe sont toujours passibles de trois ans de prison ; cette édition devra donc se faire à huis clos, dans la confidentialité la plus totale. C’est ainsi que j’ai atterri à Tunis début mai pour coorganiser la première Gouine de Fer 100 % illégale !

Informations délivrées au compte-gouttes, lieu gardé secret jusqu’au dernier moment, réservation obligatoire… La soirée a finalement lieu le 8 mai, nichée au premier étage d’un bar en plein centre-ville de la capitale tunisienne. Ce soir-là, devant les portes, plus de 150 curieuses se pressent, venues regarder les filles s’affronter ou juste boire quelques bières. Rapidement, le tableau des inscriptions se remplit de pseudos malicieux qui ont l’avantage de préserver les anonymats, comme "MacGayveuse", "Freaky Butch", "Lesboy"…

Dans la foule, je reconnais les visages de Oumaima et Margot, deux habituées des compétitions à La Mutinerie. "Quand on a appris qu’une Gouine de Fer s’organisait à Tunis, nous avons immédiatement pris nos billets !", me confie le couple. Et Margot de poursuivre : "À Paris, l’ambiance est électrique, mais à Tunis, c’est plus profond et intense. L’espace de liberté que ça ouvre ici est particulièrement émouvant."

C’est Bochra, l’organisatrice locale, qui anime à mes côtés, et nous jonglons au micro entre l’anglais, le français et l’arabe dans les rires, les cris et les encouragements qui forment un joyeux brouhaha lesbien. "Beaucoup de filles d’ici sont parties au Canada, en France ou en Allemagne pour vivre comme elles voulaient. Cela fait bien longtemps que je n’avais pas vu autant de générations de copines se réunir. C’est juste fou", me confie la mère de l’ami chez qui je loge, et qui a tenu à nous accompagner à la soirée.

Pour certaines filles, c’est d’ailleurs l’occasion de retrouvailles après de longues années. "Putain ! Ça fait dix ans que je ne t’ai pas vue !", s’exclament deux ex avant de disparaître dans la foule bras dessus, bras dessous. D’autres parient sur la gagnante du tournoi, et des fan-clubs se créent autour de leur championne du soir. On crie, on chante, on danse. La plupart des téléphones sont restés dans les poches pour profiter de cette nuit en liberté sous cloche.

Une Gouine de Fer sous surveillance

Plus tard, j’apprendrai que deux policiers en civil se sont glissés dans la salle. Prévenues à temps, les filles ont cessé de s’embrasser pour échapper à leur surveillance, et Khookha McQueer, drag queen chargée de la présentation des rounds façon matchs de boxe, a dû se cacher plus d’une heure dans les toilettes… "On ne t’a rien dit pour ne pas t’inquiéter ou faire paniquer les autres pour rien. Nous, on a l’habitude, on gère, tout est toujours risqué", me rassure Bochra, sa bouteille de bière Celtia à la main, avant de reprendre son micro. Le harcèlement policier n’est qu’un désagrément pour les copines tunisiennes, habituées à faire avec : comme si de rien n’était, la ­soirée se poursuit en mode clubbing, avec DJ‑set jusqu’à la fermeture du bar.

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Le lendemain, les cœurs et les yeux sont encore chargés d’émotions. Pour débriefer, nous nous retrouvons dans un restaurant avec vue sur mer, à La Goulette. Nous y sommes encore cernées de flics en civil… Sans nous soucier de ces oreilles intrusives, nous partageons nos souvenirs de la veille, à la fois vifs et déjà trop loin. En se remémorant une vie communautaire queer tunisoise aujourd’hui disparue, Oumaima salue un moment "puissant" qui a "su redonner vie à une multitude d’explosions qui n’attendaient que de renaître". Message reçu pour l’instigatrice, Bochra, qui, au moment de la rédaction de cet article, m’a confirmé qu’avec ses copines elles planifient déjà une nouvelle édition, prévue pour octobre, et que beaucoup sont déjà prêtes à relever le gant.

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crédit photo : Maurine Charrier/yvelizra