Accusé d'avoir écrit son roman C'était ça ou mourir avec une intelligence artificielle, l'écrivain Thélyson Orélien dément. Derrière son cas se dessine une question autrement plus vertigineuse : depuis quand confions-nous à une machine le soin de déterminer ce qui relève encore de la création humaine ?
Il y a cinq minutes encore, l’intelligence artificielle devait tous nous tuer, peut-être même avant la fin de la décennie. La voilà désormais habilitée à décréter qui est écrivain. L’auteur québécois d’origine haïtienne Thélyson Orélien est ainsi accusé d’avoir écrit son roman paru fin août, C’était ça ou mourir (Grasset), avec une IA, sur la foi d’un logiciel censé distinguer le verbe humain de celui des machines. Les concepteurs de ces systèmes défilent pourtant à tour de rôle dans les médias pour nous alerter sur des technologies opaques, probabilistes, capables de reproduire les biais dont nous les avons nourris, voire d’halluciner… Mais que l’un prétende reconnaître la prose d’un de ses congénères et, soudain, son verdict fait autorité ! En somme, l’IA pourrait nous tuer sur un malentendu mais prière de lui faire confiance : elle sait reconnaître un écrivain.
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“Le doute est permis”, conclut le journal Libération, qui porte le sujet à sa une ce mercredi 23 septembre. Dans notre métier, le doute est même fondamental. Mais ici, qui l’a instauré ? Jusqu’alors, C’était ça ou mourir est l’une des révélations de cette rentrée littéraire : objet de critiques élogieuses et d’un bouche à oreille efficace, le roman est sélectionné dans plusieurs des grands prix de l’automne et a déjà reçu, pas plus tard que ce lundi, le Prix du Roman Fnac. Puis “Balance ton Claude” (du nom de l’assistant IA conçu par Anthropic), un compte anonyme créé sur X en juin, en soumet plusieurs extraits à Pangram, un logiciel de détection des textes générés par intelligence artificielle. Le verdict affiché est spectaculaire : “100% IA”. L’expérience est répétée sur des textes plus anciens de Thélyson Orélien, que le logiciel identifie cette fois comme humains. Publiés par “Balance ton Claude”, ces résultats circulent, la presse s’en empare et, en quelques jours, l’écrivain jusque-là célébré se retrouve sommé de s’expliquer.
Doute général sur la littérature
L’affaire présente une sombre ironie lexicale. Pendant longtemps, lorsqu’on soupçonnait un écrivain de ne pas être l’auteur des lignes qu’il signait, on disait qu’il avait un “nègre”. Le mot, aujourd’hui abandonné au profit de “prête-plume”, disait brutalement l’effacement de celui qui écrivait réellement derrière le nom d’un autre. En 2026, c’est un écrivain noir haïtien qui doit répondre au soupçon inverse : derrière son nom et sa voix, peut-être y aurait-il une machine. Or, lorsqu’il s’agit d’authentifier la production d’un auteur haïtien, une question élémentaire surgit : quelles langues, quelles syntaxes, quelles traditions littéraires, quels auteurs le logiciel a-t-il appris à reconnaître comme humains ? La question est soulevée dans Libé par son service Checknews, qui dit avoir “sollicité l’avis de plusieurs chercheurs qui ont mené des évaluations indépendantes de Pangram. Selon eux, ces considérations ne posent pas de réel problème au dernier modèle en date.” Fermez le ban.
Mais in fine, qu’est-ce que Pangram aurait établi ? Le logiciel ne dispose d’aucune fenêtre ouverte sur le passé lui permettant d’observer Orélien devant son clavier. Il analyse des régularités statistiques et estime la probabilité qu’elles correspondent à celles de textes produits par une intelligence artificielle. En clair, il ne dit pas : “Cette phrase a été écrite par Claude.” Il dit : “Cette phrase ressemble à ce que j’ai appris à identifier comme produit par une IA.” Pas de quoi conclure que Pangram se trompe : ce serait lui accorder à nouveau, mais en inversant son résultat, le pouvoir que l’on prétend interroger. Mais cela met en lumière une mécanique redoutable : un logiciel produit une probabilité, celle-ci engendre un soupçon, le soupçon devient une information. L’écrivain le dément mais comment Orélien pourrait-il se défendre ? Quelle pièce pourrait clore le dossier ? Ses carnets, ses notes, ses brouillons ? À moins de filmer désormais chaque auteur pendant l’écriture, du premier mot au point final, la preuve négative restera impossible à fournir. “Sauf si Orélien parvient à trouver des passages de ce livre écrits avant l'apparition de l’IA”, reconnaît Libération, le doute “subsistera”. Bienvenue dans l’ère du doute général qui pèsera désormais sur chaque écrit.
Thélyson Orélien, Édouard Louis, Émile Ajar
L’histoire littéraire offre une scène de déjà-vu. En 2014, après la publication d’En finir avec Eddy Bellegueule, premier roman d’Édouard Louis, des journalistes dubitatifs décidèrent de prendre la route d’Hallencourt, dans la Somme. Ils y interrogèrent sa famille, ses proches, des habitants, confrontant le récit de l’auteur au village dont il décrivait la pauvreté, la violence et l’homophobie. Était-ce vraiment ainsi ? Les gens parlaient-ils vraiment comme cela ? Sa mère reconnaissait-elle ce qu’il racontait ? Le mot “roman”, pourtant imprimé sur la couverture, n’avait pas suffi à garantir au transfuge de classe sa liberté romanesque. Douze ans plus tard, plus besoin de prendre la route ! Le voyage s’effectue sans bouger de sa chaise, sur Pangram, en quelques copier-coller. Dans les deux cas, une voix littéraire inhabituelle se retrouve enjointe de se laisser disséquer, recouper, authentifier. À Hallencourt, il s’agissait de vérifier si le monde décrit par un écrivain était bien celui qu’il racontait. Avec Orélien, il s’agit de vérifier si la voix de l’écrivain est bien celle qui raconte.
La situation est d’autant plus paradoxale que la littérature avait jusqu’ici cultivé une ambition inverse. Un écrivain, disait-on, avait une voix. Le compliment suprême consistait même à pouvoir reconnaître celle-ci entre toutes, précisément parce qu’elle ne ressemblait à aucune autre. Ce qui faisait reconnaître un auteur peut donc aujourd’hui le rendre suspect. Alors, qu’est-ce qu’une voix ? La littérature a déjà organisé l’expérience presque parfaite pour répondre à cette question. Elle s’appelait Émile Ajar… En 1975 paraît La Vie devant soi, deuxième roman de cet un auteur mystérieux. La critique découvre un verbe inédit, encense une voix nouvelle, que couronne le jury Goncourt. Émile Ajar existe même physiquement devant les journalistes. C’est une supercherie : l’homme qui se présente aux médias est Paul Pavlowitch, petit-cousin de Romain Gary, déjà lauréat du Goncourt pour Les Racines du ciel en 1956. Par ce jeu de masques littéraire, Gary cherchait justement à échapper à ce que son nom imposait à la lecture de ses livres. Tout le gratin littéraire parisien a été dupé. Un demi-siècle plus tard, Pangram prétend accomplir une opération autrement plus ambitieuse. À partir de la seule voix, il ne s’agirait plus seulement de reconnaître quel écrivain parle, mais de déterminer si celui qui parle est encore un écrivain.
Voici l’IA : n’y touchez pas !
Supposons néanmoins que Pangram ait raison, et que Thélyson Orélien ait effectivement utilisé une intelligence artificielle pour produire son roman. Un fait demeure : avant que l’IA ne se prononce, des lecteurs ont été touchés par ce livre, des critiques y ont reconnu une voix et des jurés l’ont récompensé. Cela ne prouve pas qu’Orélien en soit l’auteur. Mais une éventuelle intervention de l’IA ne fait pas davantage disparaître l’accueil des lecteurs et les éloges. D’ailleurs, “écrit avec l’IA” ne veut presque rien dire. Entre demander à un logiciel trois synonymes et lui commander un roman entier en une phrase s’étend tout un processus créatif. Imaginer une histoire, construire un personnage, générer des propositions, en rejeter, en conserver une, la déplacer, la réécrire, l’insérer dans un ensemble : à quel moment exact l’écrivain disparaît-il ? Et nous voici au cœur réel de cette controverse. Depuis trois ans, l’industrie technologique a installé dans notre quotidien un nouveau type de logiciel qu’on nous présente comme un outil : cherchez avec l’IA, écrivez avec elle, reformulez, traduisez, résumez, créez ! Mais dès qu’un résultat acquiert une valeur intellectuelle ou artistique, l’usage du même outil devient infamant. On nous a tendu le marteau, puis on expertise les clous pour déterminer si nous l’avons utilisé. Et gare à ceux qui ont osé.
La question pertinente n’est donc plus : “Avez-vous utilisé une IA ?” mais “Qu’avez-vous délégué à l’IA ?” Ce débat-là est légitime, il était inévitable. Il concerne le contrat passé avec le lecteur, avec l’éditeur, avec les jurys qui récompensent une œuvre et, plus profondément, la définition même que nous donnons à la création. Il n’est même pas neuf : en 2010, Michel Houellebecq avait été accusé d’avoir repris sans les citer des passages de Wikipédia dans La Carte et le Territoire. La polémique soulevait déjà, avec les outils d’alors, une question devenue aujourd’hui vertigineuse : jusqu’où peut-on emprunter, déléguer ou incorporer sans cesser d’être l’auteur d’une œuvre ? Un correcteur orthographique ne fait pas disparaître l’auteur ; un roman produit d’un seul prompt pose évidemment une tout autre question. Entre les deux s’étend un continent dont nous n’avons pas encore tracé les frontières. Il faudra décider ce que nous continuons d’appeler écrire, être auteur. Nous, précisément. Car le plus étrange dans l’affaire Orélien n’est pas qu’une intelligence artificielle ait éventuellement participé à l’écriture d’un roman, c’est qu’une autre soit devenue l’autorité appelée à nous dire si elle l’a fait. Nous avons inventé l’IA comme outil, puis nous l’avons constituée en suspecte, la voilà témoin à charge et bientôt experte, presque juge. Le doute est permis, certes… y compris sur la machine qui l’a fait naître.
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Crédit photo : Joel Saget / AFP