[Portrait à retrouver dans le magazine du printemps, en kiosques ou sur abonnement.] En six romans et quelques jolis prix en récompense, Jean-Baptiste Del Amo a installé dans le paysage littéraire une voix singulière, capable de varier les genres sans jamais perdre le fil d’une œuvre rédigée depuis le corps et ses tiraillements, sa part d’ombre et son désir.
Photographie : Antoine Doyen pour têtu·
Nous le rencontrons dans le sous-sol d’un salon de thé japonais, à Paris. La lumière tamisée et l’ambiance feutrée du lieu correspondent bien à ce que dégage Jean-Baptiste Del Amo. Cheveux grisonnants coupés ras, col roulé noir et pantalon de costume, le romancier joue la carte de la discrétion. Depuis la publication d’Une éducation libertine, qui lui a valu en 2009 le prix Goncourt du premier roman, l’écrivain de 44 ans s’est fait une place dans la littérature française avec des fictions âpres et sensuelles.
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De passage dans la capitale, le Tourangeau d’adoption (il est né à Toulouse) est venu voir une maître sculptrice de masques de théâtre nô, rencontrée il y a quelques années lors d’une résidence à Kyoto. "J’ai toujours été sensible à la culture et aux arts japonais, parce qu’il y a une porosité entre les éléments, entre le vivant et l’inerte, entre les vivants et les morts", explique-t-il. Porosité que l’on retrouve dans La Nuit ravagée (Gallimard), son dernier roman paru en 2025, où se dissipe la frontière entre le réel et l’imaginaire. Dans cette fiction horrifique située dans la France des lotissements pendant les années 1990, celles de sa propre jeunesse, cinq ados s’intéressent d’un peu trop près à une maison abandonnée dont les murs révèlent désirs et terreurs intimes… "J’ai mobilisé à peu près tout ce que pouvaient être mes propres peurs d’adolescent", résume l’auteur.
Vision crue d’un monde cruel
Comme ses personnages, Jean-Baptiste Del Amo a connu le harcèlement scolaire. "J’étais assez malingre et efféminé, et les autres enfants me l’ont souvent fait remarquer de manière assez dure", euphémise-t-il. Il a aussi rapidement pris conscience du poids de la domination masculine : "J’ai longtemps eu des rapports difficiles et conflictuels avec mon père. Mais il n’a jamais été violent." Le roman restitue par ailleurs le ressenti générationnel des jeunes qui découvraient leur homosexualité dans les années 1990, celles d’avant les droits, celles aussi de l’épidémie de VIH-sida qui a décimé la communauté gay : "C’était grandir dans le secret, dans la dissimulation, dans la peur de décevoir ses proches. C’était grandir en te confrontant à la violence des autres enfants qui devinent ta différence. C’était aussi construire sa sexualité avec la peur de la maladie, parce qu’on était au pic de l’épidémie du sida."
Le spectre du virus qui a hanté la découverte du désir et de la sexualité continue d’assombrir ses représentations érotiques, en les associant à une forme d’angoisse, de danger. Pour autant, il a développé une sensibilité basée sur la sensorialité. "Très tôt, j’ai compris que mon rapport au monde se construisait à travers le corps, à travers ce que je pouvais éprouver de l’extérieur : les odeurs, les couleurs, les parfums, les textures." Le rapport au corps, à la chair, est central dans l’œuvre de Jean-Baptiste Del Amo. Dans Pornographia (Gallimard, 2013) ou Règne animal (Gallimard, 2016, Prix du livre Inter), elle est décrite comme une somme de tissus, peaux, graisses et muscles qui tantôt souffre, tantôt jouit. Cette vision crue, un peu cruelle, traduit aussi ses influences littéraires : Sade, Genet, Guyotat, Wojnarowicz. "En les lisant, j’ai compris que tout était possible en littérature, que l’imaginaire et la représentation du corps n’avaient aucune limite."
Quand la peur prend corps
Si la violence marque son travail, c’est davantage par crainte d’un atavisme, comme dans Le Fils de l’homme (Gallimard, 2021, Prix du roman Fnac). "Mon père était quelqu’un de très coléreux, et moi, je suis coléreux aussi. Pourtant, c’est un trait de personnalité que je déteste", confie-t-il avec le calme dont il semble ne jamais se départir. D’ailleurs, il s’investit contre tous les types de violence, qu’elles soient patriarcales – il a notamment animé un atelier d’écriture auprès de femmes victimes de violences sexistes et sexuelles à la Maison des femmes de Tours –, ou qu’elles relèvent de l’exploitation animale, comme dans son essai L214. Une voix pour les animaux (Arthaud, 2017).
C’est aussi comme un remède à la violence du monde que Jean-Baptiste Del Amo cherche, dans l’écriture, des fragments de poésie. "En littérature, la langue a un tel pouvoir de transcendance qu’elle peut faire surgir la beauté de l’univers le plus sombre", affirme-t-il. Lorsque nous l’interrogeons sur son prochain roman, il hésite à en dévoiler l’intrigue mais concède que "le texte explore les thématiques de l’amour, de l’identité homosexuelle, du rapport à l’art et à la réalité". L’ambiance politique, en particulier la montée des réactionnaires, réveille ses inquiétudes, mais aussi l’envie de mettre plus en avant le sujet de l’identité sexuelle : "Je me sens aujourd’hui à nouveau porté et concerné par cette question, parce que je suis sans doute traversé par la peur de voir ce monde changer et devenir de plus en plus hostile à ce que je suis." Où l’on revient aux corps, non plus seulement tiraillés de l’intérieur mais traqués, persécutés parce que marginaux, déviants.