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reportage"Quand il entrera au collège, on partira" : 2027 vu de Saint-Denis

Par Nicolas Scheffer le 12/10/2026
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[Carnet de campagne à retrouver dans le magazine de l'automne, chez votre marchand de journaux ou sur abonnement.] Saint-Denis condense bien des tensions françaises, et singulièrement les fractures de la gauche. À l’approche de 2027, nous sommes allés prendre le pouls de cette ville populaire, diverse et engagée.

Reportage : Romain Siraut et Nicolas Scheffer

Photographies : Arthur Gau et Yann Morisson pour têtu·

Chez Chloé et Agathe, une vieille couverture de têtu· trône en haut de la bibliothèque. Christiane Taubira y sourit, légèrement décolorée par le soleil, au-dessus de rayonnages remplis de livres féministes. Les deux trentenaires, qui se sont rencontrées en pleine campagne présidentielle de 2022, aiment parler politique. D’autant que chez elles, celle-ci ne se limite pas aux échéances électorales. "Nos choix dans la vie sont tous nourris du fait que nous soyons lesbiennes", résume Chloé.

Dès son deuxième rendez-vous avec Agathe, elle lui annonce ainsi qu’elle souhaite porter un enfant, quelle que soit l’issue de leur relation. "Quand on est lesbienne, on sait qu’on doit anticiper le désir d’enfant, car pendant que l’hôpital nous fait attendre, l’horloge biologique tourne." Aujourd’hui mères d’une petite fille de 2 ans, elles ont entamé une deuxième procréation médicalement assistée (PMA). Elles constatent toutefois que leur homosexualité pèse sur le parcours. "On doit faire un coming out permanent auprès des médecins qui comprennent rarement ce que ça implique pour notre corps, souligne Agathe. Un gynécologue m’a par exemple naïvement demandé si j’utilisais un moyen de contraception…"

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Pour leur premier enfant, elles ont préféré la maternité parisienne des Bluets à l’hôpital de Saint-Denis. Fondé par la CGT en 1937 et doté d’une maternité dix ans plus tard, l’établissement revendique une médecine féministe attentive au vécu des personnes qui accouchent. "Le choix évident aurait été d’aller à l’hôpital de Saint-Denis, mais nous souhaitions que ce moment soit en accord avec notre vision de la place du corps des femmes", explique Chloé en retirant du pantalon d’Agathe les poils abandonnés par leur chat.

À quelques kilomètres de leur appartement, au square Diderot de La Plaine, une autre famille envisage déjà son avenir ailleurs. Lætitia, 40 ans, et Andréa, 34 ans, parlent de leur fils, qui va bientôt fêter ses 2 ans. "Quand il entrera au collège, on partira", anticipe Andréa. Quelques semaines plus tôt, une bagarre entre bandes rivales a éclaté devant une école du quartier. "Un gamin a reçu un coup de couteau et a dû être hospitalisé", rapporte Lætitia.

Le couple a aussi plusieurs fois été confronté à la lesbophobie. "Dernièrement, je posais ma tête sur l’épaule de ma compagne quand un homme nous a insultées et poursuivies dans la rue. Jamais je ne m’autoriserais à embrasser Lætitia en public le soir", confie Andréa. Originaire de Ducos, en Martinique, elle apprécie malgré tout le caractère populaire de Saint-Denis. Chez elle, l’attachement à la ville et le désir d’en partir tiennent dans la même phrase.

Juliette aussi s’interroge sur le lieu dans lequel grandissent ses enfants. Grande blonde en salopette orange, cette quinquagénaire écolo est venue à notre rencontre avec une feuille noircie de propositions : améliorer les pistes cyclables, les services publics, l’accès à la culture… et lutter contre les violences liées au trafic de drogue. Récemment, en allant chercher son enfant chez la nounou, elle a assisté à un affrontement entre trafiquants et forces de l’ordre. "La violence des dealers fait face à celle des policiers et les deux s’entretiennent", déplore-t-elle.

En face de la gare du Nord, à Paris, Benjamin boit un café en attendant son Transilien. Ce comédien bi de 37 ans a choisi de s’installer à Saint-Denis car "c’est la seule agglomération de banlieue proche où il est possible de devenir propriétaire". Encore faut-il pouvoir le rester. Le syndic de son immeuble vient de voter des travaux de rénovation énergétique. "Dans ma copro de 150 appartements, chaque propriétaire devra dépenser 25 000 euros, donc certains vont devoir vendre", pointe-t-il. Dans le département le plus pauvre de France, la transition écologique a un coût très concret.

Au sein de la ville de 150 000 âmes – ce qui en fait la deuxième commune la plus peuplée d’Île-de-France après Paris –, les préoccupations du quotidien se mêlent à une vie politique particulièrement intense. Lorsque Bally Bagayoko remporte en mars l’élection municipale pour La France insoumise (LFI), Victor, 35 ans, sable le champagne. Et quand Jean-Luc Mélenchon choisit quelques mois plus tard "la ville des rois morts et du peuple vivant" pour lancer sa campagne présidentielle, il est dans la foule. Exerçant le jour dans un cabinet d’avocats, il devient Azuré de la Badasse, drag queen, jusqu’à quinze soirs par mois.

Strasbourgeois d’origine, Victor ignorait, lorsqu’il s’est installé ici après une vingtaine de déménagements, que Saint-Denis était un bastion de gauche. Il aime profondément sa ville, même après le cambriolage que son couple a subi. "Je suis convaincu que c’était homophobe : le voleur nous a repérés, Sami et moi, pensant que nous étions un couple plus vulnérable que les autres." Mais il s’empresse de raconter les expériences inverses, notamment chez son barbier d’en bas, qui prend régulièrement des nouvelles de son couple. Dans la rue, a-t-il remarqué, "on me genre toujours au féminin, même quand je ne suis pas en drag". Là où d’autres pourraient voir une forme de harcèlement, Victor préfère une lecture bienveillante : "Peut-être qu’on comprend mieux qu’ailleurs ma recherche d’identité."

Des gauches queers

À 27 ans, Yanis a lui aussi roulé pour Bally Bagayoko. C’est dans sa ville natale qu’en 2019, il cofonde la Pride des banlieues. Cette année-là, près de 10 000 personnes défilent dans les rues de Saint-Denis et scandent leurs revendications : lutte contre les discriminations, logement, actions sociales… "On a aussi voulu apporter un regard nouveau sur la banlieue", ajoute le diplômé d’histoire et de sciences politiques au sein de l’université qui borde la ville. "Il faut analyser les causes de la violence LGBTphobe. Souvent, ici, c’est la précarité, le manque de moyens, le déclassement…", énumère-t-il. Et la religion ? "Je n’ai jamais vu, en France, des mouvements musulmans s’organiser contre l’homosexualité", balaie le jeune bi. Désormais à la tête de Cali & Gali, une structure de formation contre les discriminations au travail, il entend bien poursuivre en 2027 sa lutte intersectionnelle.

Mamadou, 21 ans, vit ces questions de manière moins théorique. Né de parents maliens dans une famille de sept enfants, il a appris à se faire discret depuis qu’il a connu le harcèlement scolaire à l’adolescence. "Au début, c’étaient des insultes à cause de mon apparence efféminée ; après, c’est devenu des coups", relate-t-il. À la maison aussi, le placard est de rigueur. "Mes parents sont religieux, j’ai peur de leur réaction si je leur dis que je suis gay : ils pourraient me mettre à la porte. Donc avec eux, je joue un rôle d’hétéro." Alors, il rêve d’ailleurs. Ce diplômé en informatique ambitionne de partir au Canada : "Je me dis que là-bas, je serai accepté comme je suis." Son coming out, il l’a réservé à quelques amis proches avec qui il partage une passion : le cosplay. Il se glisse dans la peau de personnages de fiction, se filme et alimente ses réseaux sociaux. Mais sa bande ne sort costumée qu’à Paris : "C’est inimaginable ici. Déjà, quand je mets un pantalon rose, ça choque. Alors en Fairy Tail…"

Ce dont témoigne Mamadou, chacun l’interprète à travers sa propre grille politique. À quelques centaines de mètres du Stade de France, Smile, le labrador de Quentin, réclame des caresses tandis que son maître parle pluralisme. Ce trentenaire de centre-droit s’est présenté aux dernières élections municipales pour faire entendre une voix "modérée". Avec 3,5 % des suffrages, le raz-de-marée n’a pas eu lieu. "Pour remporter une élection, il faut déployer une stratégie populiste afin de se démarquer le plus possible de ses adversaires", en conclut-il. Quentin se sent minoritaire dans la communauté lorsqu’il appelle à une rupture plus nette avec l’islamisme. "Il faut avoir du courage pour l’ouvrir et aller contre la majorité. Parfois, j’ai l’impression de devoir me cacher, comme quand j’étais dans le placard." Il a néanmoins trouvé un lieu où confronter ses opinions : Saint-Denis LGBTQI+, une association dans laquelle il dit avoir rencontré "des personnes éloignées de [ses] cercles habituels", devenues des amis proches.

C’est là qu’il a notamment fait la connaissance de Guy. À 63 ans, ce retraité du tourisme a bourlingué sur tous les continents, parle couramment trois langues et en baragouine deux autres. "À Saint-Denis, j’ai pu m’intégrer car je savais comment discuter avec des gens qui n’ont pas la même culture que moi", estime-t-il. Il trouve que les différentes populations de la ville se mélangent insuffisamment. Son explication : "Les gens sont 100 % connectés avec leur pays d’origine par le biais des réseaux sociaux. Ils ne lisent pas la presse ou ne regardent pas la télévision en français, ce qui les empêche de s’intégrer réellement à la vraie vie ici."

Sa vie sur Grindr donne à ce daddy musclé une autre lecture de ces frontières. Il enchaîne les "plans scred" avec des garçons plus jeunes qui se présentent comme hétéros. "Ils viennent me chercher parce qu’ils savent qu’en couchant avec un Blanc qui n’a pas le même âge qu’eux, ils ne prennent aucun risque d’être reconnus", analyse-t-il. Une clandestinité qu’il attribue au poids de la religion. Il reproche d’ailleurs à sa propre famille politique de détourner le regard : "Au nom du fait que les musulmans subissent des discriminations, une partie de la gauche tolère que cette religion propage une vision patriarcale et homophobe de la société."

À quelques rues de là, une autre gauche queer tente précisément de fabriquer du commun. Béton brut, vitres encrassées : la Bourse du travail a conservé toute la raideur syndicale des années 1980. Derrière cette façade austère, le Queer lieu, ouvert en mars. Ateliers de yoga, soirées queers, conférences de la gauche de rupture, potager partagé… Plus bobo, tu meurs. Assise sur le bar, Gwenaëlle, professeure de français trentenaire, défend une écologie radicale autant que son identité lesbienne. À ses côtés, Grégory, assistant juridique et musicien venu en voisin depuis Pantin, sert du thé glacé maison dans des gobelets de festival dépareillés. Les deux bénévoles sont là depuis le début. "Si Bernard Arnault débarquait ici, on le recevrait volontiers, à condition qu’il participe à la boîte à dons", ironise Grégory en désignant une caisse en bois.

Derrière l’attirail du tiers-lieu, l’enjeu est très politique : comment ne pas reproduire l’entre-soi que l’on prétend combattre ? "On regrette d’être une asso essentiellement composée de Blancs, reconnaît Gwenaëlle. On réfléchit aux moyens d’attirer des personnes racisées." Le collectif tente notamment de développer ses actions sociales et de s’ancrer davantage dans le quartier. Encore faut-il savoir jusqu’où le lieu pourra compter sur la nouvelle municipalité. La convention d’occupation, qui courait seulement jusqu’en juillet, n’a pas été renouvelée. Casquette “dramaqueer” vissée sur ses cheveux roux, Tatiana, bibliothécaire et bénévole, s’impatiente : l’association doit se trouver un nouveau point de chute. "Bally Bagayoko devait visiter notre café en mai, pendant la quinzaine des Fiertés, et nous a posé un lapin. Maintenant, on n’arrive pas à avoir un rendez-vous avant octobre." La rédaction de têtu· aussi a sollicité le cabinet du nouveau maire très médiatique, afin de trouver dans son agenda un créneau pour une interview. Sans plus de succès.

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