Brahim :
Témoignages

Brahim : "Animer HomoMicro m'a permis de me construire et de m'identifier"


Brahim Naït-Balk est l’homme au micro d’HomoMicro, la plus ancienne émission de radio francophone consacrée à l’actualité de la communauté LGBT.

Brahim Naït-Balk est un habitué des médias. Déjà parce qu’il a passé plus d’une vingtaine d’années derrière le micro de Fréquence Paris Plurielle en plus de son poste de directeur Handisport. Au sein de cette radio libre qui veut lutter contre les discriminations en « donnant la parole à ceux qui ne l’ont pas souvent », il anime tous les lundis soir l’émission HomoMicro, « la radio qui se prend au mot ». Aussi parce qu’en 2009, il publie le roman autobiographique Un homo dans la cité offrant un zoom inattendu sur sa vie de jeune homme gay à Aulnay-sous-bois. Plusieurs médias se penchent sur son histoire. Libération lui consacre un portrait mais intervertit deux protagonistes au moment de la mise en page. Dans le numéro du vendredi 2 octobre 2009, Brahim est à son grand étonnement présenté comme « un homme avec un vagin et un pénis ».

« Si je dois écrire un one man show, je commencerai par cette anecdote ! » m’apprend-il en rigolant. Monter sur scène pour rire de son histoire surtout. Brahim a 15 ans quand il comprend son attirance pour les garçons, mais dans la cité des 3000, le sujet est formellement proscrit.

J’avais le sentiment que je n’étais pas normal par rapport à ceux qui m’entouraient. J’en ai énormément souffert. J’ai fait l’école buissonnière, j’ai fait des tentatives de suicides… Je me suis isolé sans vraiment communiquer avec les garçons de ma classe ou autre. J’ai le sentiment de ne pas avoir existé jusqu’à mes 30 ans.

En plus des insultes, Brahim est victime de plusieurs agressions sexuelles : à plusieurs reprises, des jeunes de son âge l’entraînent dans des caves pour des relations forcées. « J’ai moins souffert du racisme que de l’homophobie » dira-t-il à Charlie Hebdo venu le croquer en 2009.

Brahim Naït-Balk Homomicro
Courtesy of Brahim Naït-Balk

« Prendre le micro, c’était une façon de dire à mon entourage : voilà ce que je suis »

Ce soir-là, nous avons rendez-vous au 1er rue de la Solidarité à Paris; le ton est donné. Trois bouteilles de champagnes enivrent une petite pièce fatiguée par le va-et-vient des équipes qui partagent les ondes de Fréquence Paris Plurielle : Brahim fête lui ses 53 ans. Un faux poste de radio en carton surplombe cette salle carrelée qui précède le studio d’enregistrement. Elle diffuse la fréquence 106.3.

Brahim Naït-Balk est un habitué des médias depuis qu’il a découvert la radio Fréquence Gaie. Il a alors la vingtaine, et la station lui donne les clés pour sortir de la solitude et de l’isolement. C’est un coup dur quand la radio communautaire s’étend au profit de Radio FG. Alors qu’il présente une émission de sport à Fréquence Paris Plurielle, il propose alors d’animer une émission consacrée au sujet de l’actualité LGBT afin de s’émanciper davantage. Avant HomoMicro, « Les Clés de Contact » voient le jour en partenariat avec l’association des parents d’homos.

On faisait intervenir des parents de l’association et des jeunes homos qui venaient s’exprimer dans l’émission. Ça m’a vraiment aidé. Ça m’a donné un éclairage et j’ai pu sortir de mon cocon. J’ai fini par m’assumer progressivement. Comme quand j’ai entraîné les équipes de Foot gay Paris Arc-en-Ciel puis Paris Foot Gay dont j’étais président. J’ai roulé un peu ma petite bosse et j’ai avancé progressivement. C’était une façon pour moi de me construire et de m’identifier. Mais aussi de montrer à mon entourage – aussi bien ma famille, mes amis, et ceux qui ne savaient pas que j’étais homo – : « voilà ce que je suis ». Et je continue aujourd’hui encore le combat avec Homomicro.

HomoMicro : de la culture, du sexe, des gays et des lesbiennes

Alors qu’elle ne comptait initialement que cinq ou six chroniqueurs, HomoMicro est maintenant bousculé par les timbres de dix-huit chroniqueurs qui n’ont parfois aucun rapport avec l’univers du journalisme mais qui « sont brillants et qui assurent toujours l’information comme il faut ». Autour d’une table ronde, ils discutent littérature, santé, cinéma, actualité, vie quotidienne et conseils coquins, toujours un peu à la recherche de l’esprit de Fréquence Gaie. Alternant contenu léger et débats plus sérieux, la radio a trouvé la bonne équation  : « l’information traitée dans la bonne humeur car c’est important de ne pas toujours se prendre au sérieux. » Le dernier lundi de chaque mois, c’est aussi « Gouinement lundi » qui précède HomoMicro, animé par les trois chroniqueuses de l’émission.

Je pense à moi quand j’étais beaucoup plus jeune et que j’étais enfermé dans ma cité à Aulnay-sous-Bois. Où j’étais seul et le sentiment d’être seul au monde. Je n’avais personne autour de moi pour m’éclairer ou me guider. L’émission s’adresse à ces gens-là mais aussi à tous ces hétéros qui ont encore du mal à comprendre ce qu’est l’homosexualité. Qui ont du mal à comprendre, même si aujourd’hui le mariage est acquis, qu’on a besoin d’avoir les mêmes droits que tous.

Car HomoMicro n’est par une radio ghetto, ni une radio parisienne. Sur ses 15.000 téléchargements mensuels, l’émission jouit d’une audience au Maghreb et en Afrique subsaharienne; Brahim envisage de pousser plus loin en engageant un partenariat avec RFI pour une diffusion internationale. En plus de tout cela, il rêve d’attirer des chroniqueurs hétéros, ou les plus jeunes, ceux qui n’ont pas connu les années sida, qui se rencontrent sur Grindr et qui se protègent de moins en moins; qui « voient l’homosexualité d’une autre manière » en somme. Pour qu’ils relaient le combat qui a été mené par les aînés.

« Si j’ai été traîné dans les caves, brusqué et agressé jusqu’au viol, c’est aussi à cause des comportements politiques »

« Il ne faut jamais perdre de vue l’engagement et la lutte » répète-t-il. Ne serait-ce qu’en constatant la récente censure d’une campagne de prévention contre le sida dans la ville qui l’a vu grandir :

J’aurai dû écrire au maire d’Aulnay-sous-bois et lui envoyer mon livre pour qu’il sache ce qu’il s’est passé dans sa ville et qu’il comprenne. Même si c’était il y a plusieurs années, quand j’ai été traîné dans les caves, brusqué et agressé jusqu’au viol, c’est aussi par des comportements des politiques qui nous font du tort. Ces gens-là nous font de l’ombre et freinent un peu notre action. Surtout, ils font énormément de tort à tous ceux qui ont besoin d’apprendre et de comprendre.

Aujourd’hui, la radio gère un nouveau virage. Partenaire de Garçon Magazine, HomoMicro prépare le nouvel habillage du site et un nouveau jingle. Faire grossir l’émission, multiplier les projets, c’est aussi une manière pour Brahim de ne pas trop réfléchir au passé :

Animer cette émission, c’est une grande partie de plaisir parce que j’aime les gens, je suis entouré de gens et en plus je me construis à travers les gens qui viennent faire des chroniques. Parce que souvent ce sont des gens qui par rapport à moi ont une vie beaucoup plus équilibrée, et j’apprend beaucoup de choses à travers eux, ça c’est important pour moi. Et le fait d’occuper mes journées c’est un peu pour combler tout ce que je n’ai pas eu avant. Mais c’est aussi une façon de ne pas me regarder dans une glace parce que la souffrance et ce que j’ai subi sont toujours là. Tout n’est pas encore complètement fermé. C’est encore douloureux ce que j’ai vécu. Donc c’est occuper mes journées pour qu’ensuite, quand je rentre chez moi je sois épuisé et je dorme.

Un lundi soir dans le 19e arrondissement parisien

Tout en exposant ça, Brahim sert un verre de champagne à chaque nouvel arrivant. Finalement, il a changé d’avis : ce soir il fête ses 31 ans. Pas envie de grandir quand on a l’impression de s’être fait dérober sa jeunesse.

Aujourd’hui, des jeunes qui ont aux alentours de 15 ans, qui pourraient être mes enfants, me traitent de « sale pédé ». Ça m’arrive aussi de rencontrer des gens qui ont le profil des personnes qui m’ont agressé qui me disent « mais Brahim pourquoi tu combats comme ça ? C’est la honte. Tu sais que chez nous il n’y a pas d’homos. » Ou même s’il y en a, il ne faut pas le montrer. Parce qu’il y a encore des gens qui sont enfermés dans la religion ou la culture et beaucoup refoulent leur homosexualité. Alors souvent, ces gens-là acceptent de construire une famille avec femme et enfants et ont des relations bestiales avec des hommes. Il faut casser tout ça. Car sinon on finira par fabriquer des gens qui sont dangereux, comme le meurtrier de Nice ou d’Orlando…

Moi je me sens aujourd’hui beaucoup plus libre que mes agresseurs. Je suis plus libre et beaucoup plus heureux qu’eux. Et c’est le message que je veux faire passer.

Il est 20h20 et l’émission va démarrer dans quelques instants. Brahim, tel un chef d’orchestre, distribue l’ordre de passage de ses choristes. Il tient pour partition le scénario rédigé de l’émission. Vient ensuite la distribution des casques pour que chacun puisse entendre les consignes d’Isabelle en régie. Tout le monde encourage Leslie pour sa toute première chronique sur le clubbing queer. A côté, ça parle « porno gay » entre Cyril et Gwenaël, responsable de la chronique « L’empire du mâle ». Ce soir, la « voix des sans-voix » donne également la parole à Eric dans « Vivons gaiement », Nicolas pour le « Plus de l’actu », et Christine et Catherine de la librairie LGBT Violette & Co. Après l’enregistrement, tout le monde se serrera pour rentrer dans le cadre de la « photo de famille » hebdomadaire. Mais pour l’heure, chacun attrape un siège et prend le petit couloir qui mène au studio d’enregistrement. Silence avant la grand-messe du soir. L’écriteau « ON AIR » vient de s’allumer.

Brahim Naït-Balk Homomicro
Courtesy of Brahim Naït-Balk

HomoMicro est diffusé tous les lundis en direct sur Fréquence Paris Plurielle (106.3) de 20h30 à 21h30. Toutes les émissions sont disponibles dès le lendemain sur www.homomicro.net et en podcast sur iTunes.

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