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Ruquier, Dechavanne, Cordula : Les Grosses Têtes en roue libre transphobe


Il est malheureusement faux de penser qu’une émission animée par un homosexuel assumé, un combattant méritant de la lutte contre le sida et une icône gay soit le lieu le plus LGBT-friendly du monde. Si les Grosses Têtes sortent régulièrement leurs gros sabots pour faire marrer gras dans les 1,4 millions de chaumières qui l’écoutent, ce nouvel épisode prouve que les blagues transphobes sont toujours les tartes à la crème rances que l’on balance sans scrupules.

Tout commence avec un événement Facebook qui annonce la présence du sosie de Cristina Cordula dans un centre commercial de Vichy. Il y a même des affiches dans la ville. Pour les internautes avertis, il est très facile de reconnaître Ludivine Valandro, une artiste transformiste particulièrement douée dans l’incarnation de personnalités de tous les genres. Troublé de voir ce qu’il pense être sa chroniqueuse faire des animations en Province, Laurent Ruquier tente d’avoir des explications auprès de Cristina Cordula dans son émission radio du 29 mai 2017… Il n’en fallait pas plus pour que la « joyeuse bande » de l’émission phare de RTL – la plus écoutée de France – s’adonne à une séance, non pas de conseils shopping ni de bon goût, mais de démolition de l’artiste, ainsi qu’à des propos clairement transphobes. EXTRAITS CHOISIS :

Ruquier : Qui est ce travelo ?

Ladesou : C’était avant l’opération, non ?

Cordula : Cette tête qu’on dirait un travesti…

Ruquier : Je crois que c’est un homme…

Dechavanne : C’est un travesti, c’est rigolo.

Ruquier : Ça tombe y’en a qui ont passé la nuit avec elle, y’a peut être 15 mecs qui se disent « je me suis tapé Christina Cordula » !

Dechavanne : « Et elle a peut-être une grosse bite ».

 

L’artiste, « catastrophée », a réagi en vidéo :

Nous avons joint Ludivine Valandro, qui nous a confié son émotion :

Je travaille comme transformiste depuis 35 ans, je fais Cristina depuis un an et demi à la demande d’agences de sosies. En 5 minutes, ils ont sali ma carrière, me font passer pour une fille facile qui se tape quinze mecs, m’insulte de travelo…

Je vis ma vie de femme, de nouvelle femme, de femme trans opérée sans me cacher. J’ai un enfant de 20 ans, je suis mariée depuis janvier… Vous imaginez les conséquences dans ma famille, d’entendre ça ? Et dans ma belle famille ? En quelques minutes, on m’a détruite. J’ai essayé de me changer la tête, au sens propre, j’ai fait une nouvelle vidéo en Bette Midler [voir en fin d’article], mais le soir, je suis retombée en pleurs… On me réduit à ce que je suis en tant que personne, au mépris de l’artiste.

Pourtant, on me connait un peu : j’ai travaillé trois semaines pour Arthur sur TF1 dans l’hebdo show, Hanouna a parlé de moi à Cristina Cordula à la radio dans « Les Pieds dans le plat »… Je ne comprends pas cette violence soudaine. Ils voulaient juste se foutre de ma gueule… alors que j’ai toujours essayé de donner une belle image d’elle, d’être dans le respect de l’artiste, et sur les affiches il est très clair que je suis « sosie de », et que je donne des conseils shopping, pas relooking…

J’ai déjà commencé à recevoir des commentaires sur Facebook, on m’appelle par mon prénom d’avant, et comment je vais travailler maintenant, on ne verra plus l’artiste, la femme, on verra « le travelo »…

Même le centre commercial qui m’a employé commence à recevoir des remarques, il devient la cible des homophobes et des transphobes…
Cristina c’est 40% des mes activités, vous imaginez les conséquences ? J’ai le droit de faire sosie, je ne floue personne, il est écrit en gros sur les affiches « SOSIE », on a le droit à l’imitation, même à la caricature…

Mais à condition que cela ne soit pas sur la vie privée, et qu’on ne déclenche ni n’entretienne de vagues de haine…

 

En quoi c’est transphobe ?

Clémence Zamora-Cruz est porte parole de l’inter-LGBT (interassociative des assos LGBT). Selon elle, on ne peut douter du caractère clairement transphobe pour plusieurs raisons :

C’est de la transphobie ordinaire. Déjà il y a l’insulte « travelo » qui est toujours utilisée pour blesser. 40% des témoignages reçus par SOS homophobie en 2016 rapportent des propos insultants. Et c’est répréhensible par la loi car c’est une négation de la personne en raison de son identité de genre. Mais surtout il y a le soupçon, on présuppose qu’elle est « en vérité » un homme. Et c’est ça le plus dangereux, qu’elle soit une personne trans ou non, ça peut avoir des conséquences très dangereuses pour cette personne. L’outing peut être très difficile à vivre personnellement et pousser des gens à la harceler, en ligne ou physiquement, maintenant qu’un grand média en parle. La semaine dernière, en région parisienne, un mari a tué sa femme car il la « soupçonnait » d’être trans.

Enfin, il y a la question de l’opération. Jusqu’à il n’y a pas si longtemps, on demandait aux personnes trans une opération pour leur reconnaître leur nouvelle identité.  La Cour européenne des droits de l’homme a reconnu que c’est contraire aux droits humains. Et puis on se demande ce qu’elle a entre les jambes, c’est vraiment tous les clichés de la transphobie ordinaire. Qu’elle soit trans ou pas, c’est sa vie privée. Mais ces propos rendent cette artiste sujette à des conséquences directes et indirectes qui peuvent être blessantes, violentes, très dangereux.

 

Une libération de la parole LGBTphobe

Le parallèle avec l’affaire du canular homophobe par Cyril Hanouna est facile à faire. On répète pour la cent-millième fois des clichés éculés : quand l’animateur télé fait des homosexuels des personnes forcément efféminées et obsédées par le sexe (cela n’a rien de condamnable de l’être dans la vraie vie, mais la caricature systématique enferme dans des clichés qui peuvent être préjudiciables à la totalité des homosexuels), la bande à Ruquier fait des trans des personnes forcément menteuses, prostituées, des monstres de foire, nymphomanes, opérées…

Pour Mme Zamora-Cruz :

On est dans un contexte de permissivité, les propos LGBTphobes sont totalement banalisés, sous couvert d’humour. Mais les conséquences ne sont pas drôles pour les personnes concernées, au quotidien.

 

Tout est permis ?

On rajoutera que c’est également un contexte de misogynie global (tellement vieux qu’on ne saurait le dater) : en ce début de semaine, de nombreuses personnes ont cherché à excuser ou minimiser l’agression sexuelle (une « étreinte » forcée et répétée) du joueur de tennis Maxime Hamou sur la journaliste Maly Thomas, en lui donnant l’alcool, la drogue, « l’humour » ou « la jeunesse » comme circonstances atténuantes…

Dans le cas des Grosses têtes, on se dit que ça ne peut pas être une « vraie femme » parce qu’elle a des grandes mains et on sous-entend qu’une femme trans n’est pas une vraie femme. Remettre en cause l’identité des personnes au prisme des ces catégories binaires et biologiques est extrêmement misogyne et transphobe.

Mais si l’on cherche bien, les « nouvelles » Grosses Têtes de Laurent Ruquier, à l’antenne depuis 2015, sont coutumiers de ces méfaits. Sur la chaîne YouTube de l’émission, nous avons répertorié plus de 7 vidéos (playlist ci-dessous) qui caricaturent – parfois avec le concours même de Jean-Fi Jeanssen, homosexuel assumé – les personnes LGBT. On peut les qualifier d’homophobes lorsqu’ils ramènent encore et toujours les homosexuels à leur seule homosexualité, ou les personnes trans à leurs seules transitions ou vies avant leurs transitions.

Certainement soucieux de ne pas trancher démesurément avec un auditoire accroché à la station depuis les « belles heures » de Philippe Bouvard, Laurent Ruquier a choisi de laisse libre-court à un concours de blagues vaseuses qui peut faire autant de tort dans les esprits que les propos souvent aussi caricaturaux des partisans de la Manif Pour Tous, qu’il combat pourtant.

Si les personnes ne sont reconnaissent pas forcément comme LGBTphobes, leurs propos le sont parfois, et participent à ne pas faire avancer les mentalités.

Le plus dur à avaler, est peut-être quand ces propos sont proférés par des personnes qui sont elles même concernées…

 

L’artiste avant tout

Pour finir, il nous semblait important de revenir sur le travail de Ludivine Valandro, car si elle nous bluffe depuis longtemps, c’est l’occasion, plus que jamais, de la mettre en avant et de partager son talent.

 

Retrouvez TÊTU en kiosque :

« Make America Gay Again » : au sommaire du magazine TÊTU n°214

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