biphobieClem, bisexuelle : "Il y a de la biphobie aussi bien chez les hétéros que les lesbiennes"

Par Marion Chatelin le 23/09/2018
Crédit Photo : Pixabay/CC.

Clem a 27 ans et vit à Lille. Elle s'est rendue compte à l'âge de 12 ans qu'elle était bisexuelle. La biphobie, elle l'a vécue toute sa vie. Aussi bien de la part des hétérosexuels que de la communauté LGBT. À l'occasion de la journée mondiale de la bisexualité, ce dimanche 23 septembre, elle accepte de revenir pour TÊTU, sur ce long chemin qu'est la découverte de son orientation sexuelle dans une société ou la biphobie est « latente ».

« Un de mes premiers souvenirs concernant mes interrogations sur mon orientation sexuelle remonte à l'âge de huit ou neuf ans, lorsque j'ai demandé à ma mère si j'allais devenir lesbienne. Et puis j'ai eu un ordinateur et je me suis inscrite sur le tchat AIM (la messagerie instantanée d'AOL, ndlr) quand j'avais 12 ans. J'ai vite rencontré un garçon qui avait sept ans de plus que moi. On parlait beaucoup par écrans interposés, nos webcams toujours allumées.

J'étais littéralement fascinée par lui. Il avait des traits très féminins et moi je l'ai toujours perçu en tant que garçon. Un jour, il m'a annoncé qu'il était un mec trans'. C'est à ce moment-là que je me suis rendue compte pour la première fois de mon orientation sexuelle. En me faisant la réflexion que je me fiche de ce qu'il a entre les jambes, j'en suis logiquement arrivée à la conclusion que j'étais bisexuelle.

« Bah, t'es bizarre ! »

Je suis arrivée au collège et j'ai parlé de mes attirances pour les garçons et les filles à ma meilleure amie de l'époque. Elle m'a répondu du tac-au-tac 'Bah t'es bizarre !'. C'est mon premier souvenir de biphobie. J'avais 12 ans. J'ai commencé à fréquenter les garçons deux ans plus tard.

Il a fallu se construire, dans un environnement qui était tout sauf inclusif et bienveillant envers ceux qui ne rentrent pas dans la norme. Je viens de la banlieue et des cités et ce n'est malheureusement pas un milieu très ouvert. Au collège, les amis et les connaissances, toutes celles et ceux qui formaient mon univers, c'était à la fois 'hétéroland' et 'patriarcatland'. Du coup, j'ai relégué ma bisexualité au stade d'option. Je me disais que j'étais hétérosexuelle et que, parfois, j'aimais bien les femmes.

Je suis arrivée au lycée dans un établissement spécialisé dans l'art, ce qui m'a changée ! J'y ai rencontré toutes sortes de personnes, toutes plus ouvertes les unes que les autres. Je me suis dit que non, ma bisexualité n'était pas une option, ou quelque chose qui permet aux garçons de faire des plans à trois. Je ne suis pas hétérosexuelle, mais bel et bien bisexuelle. Le réaliser m'a réellement fait du bien.

« Ne me viole pas pendant la nuit »

J'ai dû changer de lycée et cet idylle avec moi-même n'a pas pu durer. Je me suis retrouvée dans un internat privé, avec une population complètement différente. Il y avait deux filles lesbiennes seulement et elles clamaient haut et fort ne pas vouloir sortir avec des filles bisexuelles. Là je me suis dit que quelque chose clochait.

Lorsque mes camarades de chambre on appris que j'étais bisexuelle, les remarques désobligeantes ont fusé : 'J'espère que tu ne vas pas me violer pendant la nuit', me disaient-elles. C'était de la biphobie assez violente. J'avais l'impression d'être vue comme une dépravée, qui ne peut pas s'empêcher de 'sauter sur tout ce qui bouge' et de manger à tous les râteliers. J'ai ressenti une sorte de gros blocage. C'était en quelque sorte le retour à la case départ.

« J'ai toujours évité de sortir avec des bi »

Mais heureusement, je suis arrivée à la faculté, et c'est à ce moment-là que j'ai couché pour la première fois avec une fille, à l'âge de 20 ans. J'ai commencé à côtoyer le milieu LGBT, les soirées burlesques et libertines, et tout mon environnement s'est ouvert, est devenu bienveillant. Je me suis tout naturellement inscrite sur les sites de rencontres aux alentours de 23 ans en tant que femme bisexuelle.

Mais la biphobie, n'est jamais bien loin, c'est un peu comme une musique d'ambiance, elle est forcément là, partout, latente et constante, y compris sur les sites de rencontre. Je n'ai pas reçu d'insultes à proprement parler. Mais je me suis retrouvée dans des situations où je me justifiais tout le temps de mon orientation sexuelle malgré moi. L'exemple type : je démarre une conversation, on accroche bien avec la fille et lorsque j'annonce que je suis bie elle ne me répond plus. Je dois ensuite me justifier comme si être bisexuelle était une erreur.

 

De la biphobie chez les hétéros, mais pas que

C'est fou, il y a de la biphobie aussi bien dans la bouche des hétéros que des lesbiennes ! Je pense qu'elle est due à de l'ignorance et à l'assimilation de préceptes patriarcaux. La société toute entière, que ce soit les hétérosexuels ou la communauté LGBT, a intégré toute une panoplie de clichés sur les bisexuels.

Je suis par exemple restée quatre ans avec un garçon qui m'interdisait de dormir chez des amies, par peur que je couche avec. Il me disait que la seule façon pour moi de coucher avec une femme serait de le faire dans le cadre d'un plan à trois, avec lui, forcément. Si j'étais bisexuelle c'est parce que j'avais une appétence sexuelle démesurée, que j'étais une femme complètement libérée selon lui. C'était évidemment quelque chose qui le rendait jaloux et qu'il ne voyait pas d'un bon œil.

Mais je trouve que la biphobie est encore plus prégnante chez les LGBT. Et comme je suis une femme bisexuelle, je suis forcément confrontée aux lesbiennes. Mon ressenti est que pour elles, il vaut mieux fréquenter une lesbienne plutôt qu'une bisexuelle. Soit je suis, d'une certaine façon, 'souillée' par le sexe masculin, soit je ne suis pas un gage de confiance puisque je risque d'avoir des phases.

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« J'en suis venue à me dire que j'étais lesbienne »

Face à cette biphobie, j'en suis même venue à me dire que j'étais lesbienne. Mais plus j'ai évolué dans l'univers militant, plus ma pensée s'est ouverte. Je me suis peu à peu rapprochée du milieu queer où j'ai rencontré des féministes, des militants anti-racistes, des personnes homosexuelles... J'y ai trouvé des groupes de militants et de militantes soudé.e.s, qui croient toutes et tous en quelque chose de beaucoup plus politique. À la différence du milieu purement associatif LGBT, le mouvement queer n'est, lui, pas du tout cloisonné. J'y ai trouvé un réel désir d'accepter tout le monde, et notamment les bis, les pansexuels et les non-binaires. 

Aujourd'hui et grâce à cet engagement dans le milieu queer, j'ai absolument tout déconstruit. Je me considère comme bisexuelle mais je me dis que, surtout, j'aime tous les êtres humains. »

Propos recueillis par Marion Chatelin.

Crédit Photo : Pixabay/CC.