Abo

coming outComment "The L Word" a aidé les lesbiennes à s'assumer

Par Marion Chatelin le 09/02/2019
The L Word

[PREMIUM] Dix ans après la diffusion de la sixième et dernière saison de la mythique série "The L Word", la chaîne américaine Showtime a annoncé son grand retour pour un reboot prévu d’ici la fin de l'année 2019. Diffusée entre 2004 et 2009 aux États-Unis, la toute première série à mettre en scène des personnages féminins et lesbiens a dépassé les frontières et les océans, pour s’imposer comme LA référence mondiale. Et son impact auprès du public lesbien est phénoménal. Ses héroïnes en ont aidé plus d’une à s’assumer, y compris à TÊTU. 

Helena, Kit, Jenny, Shane, Bette, Tina, Alice et Tasha sont en robe noire sur un fond rose. Elles se tiennent la main, ont le sourire aux lèvres. Il aura fallu scroller cinq minutes sur mon profil Facebook, pour retrouver cette photo, postée le 24 octobre 2009. Plusieurs amies de ma bande de copines lesbiennes de l'époque y sont taguées. L’une sur Alice, l’autre sur Shane, une sur Jenny. « Moi j’trouve que c’est tout à fait toi. Tu es folle comme elle. » Chacune y va de son petit commentaire.

Fans, nous avions même changé nos noms sur le réseau social, pour y mettre celui de nos héroïnes préférées. Pieszecki pour l’une, Porter pour moi, Kennard pour ma copine de l’époque, McCutcheon pour la plus « andro » de notre bande. J'avais 17 ans. Et regarder "The L Word" m'a fait l'effet d'une claque en pleine figure. Ou plutôt, d'un soulagement. Celui de me dire que, moi aussi, je pouvais aimer des femmes. Je pouvais mener cette vie, enfin.

The L Word
The L Word (Season 6) crédit photo : Don Flood / Showtime.

"J'ai fini par faire mon coming-out"

Nous n'étions pas seules. La série "The L Word" a accompagné et marqué plusieurs générations de femmes lesbiennes, comme nous. Pour de nombreuses autres pré-ados, ados, ou même adultes, elle fait office de référence mondiale dans le paysage cinématographique. Parce que, pour la première fois, une série diffusée sur une chaîne câblée, Showtime, mettait en scène des personnages principaux 100% féminins, et surtout lesbiens. Une révolution. 

Pour Maureen, 23 ans, la série a été salutaire. "Grâce à 'The L Word', je me suis dit que j'avais le droit d'avoir une famille, ou pas. D'enchaîner les relations ou d'être amoureuse de ma meilleure amie. Cela m'a aidée à m’assumer. »

"Au début je regardais ça dans ma chambre, je ne le disais à personne."

Camille, 26 ans, explique avoir découvert un monde jusque-là inconnu pour elle : « The L Word m'a montrée à quoi peut ressembler un quotidien de femme lesbienne. Voir ces personnages qui ont un boulot, des amies, une vie amoureuse et sexuelle, c'est important. J'ai regardé quelques épisodes en cachette chez mes parents, la peur au ventre, et j'ai fini par faire mon coming-out. » 

De nombreuses jeunes femmes ont, comme Camille, regardé la série en cachette. Souvent chez leurs parents, les écouteurs vissés sur les oreilles, avec le sentiment de braver un interdit, de transgresser une règle. C'est le cas de Léa, 27 ans. "Au début je regardais ça dans ma chambre, je ne le disais à personne. J'avais l'impression de mener une vie secrète avec les héroïnes."

La série créée par Ilène Chaiken, elle-même lesbienne, suit la vie d’une bande d’amies vivant dans le très huppé quartier de West Hollywood. Des femmes riches et glamour, propriétaires de grandes maisons avec piscine. De prime abord, cela ne correspond pas à la réalité de la grande majorité des lesbiennes. Qu’importe, car de nombreuses femmes, en France et ailleurs, ont pu, enfin, avoir le plaisir de s’identifier.

The L Word

"Un effet libérateur"

Selon Anne Crémieux, maîtresse de conférences à l’université Paris-Nanterre et spécialiste des "cultural studies" américaines, "The L Word" a eu un effet radical, dans le sens où elle a permis l’affirmation de soi.

« La série avait beau ne pas correspondre à la façon dont certaines lesbiennes se voyaient, elle a eu un effet libérateur et a permis de combler un vide. De nombreuses lesbiennes ont pu s’identifier à ces personnages et en être fières. »

"Ça m’a tout simplement fait prendre conscience qu’il y avait un monde en dehors de l’hétérosexualité."

Léa a, quant à elle, découvert la série au moment où elle « sortait d’une relation secrète, dont personne n’était au courant ». "The L Word" a accompagné son « coming-out social », ce qui n'est pas rien. « Je ne voulais plus du tout être perçue comme hétérosexuelle. La série m’a montré que je pouvais avoir une vie sociale heureuse, et faire partie d’une communauté avec ses propres codes. Ça m’a tout simplement fait prendre conscience qu’il y avait un monde en dehors de l’hétérosexualité. Que je n’avais plus besoin de me cacher. »

Un impact que certaines actrices, à l'instar de Jennifer Beals (l'interprète de la seule et unique Bette Porter), espéraient dès le premier jour de tournage. "J'ai toujours voulu secrètement, même quand nous étions sur le tournage du pilote, que cela aide des jeunes filles qui s'identifient comme lesbiennes et qui n'ont peut-être pas accès à la communauté", avait-elle confié en 2015 au HuffPost.

Naissance d'une fibre militante

La série a bouleversé la vie de certaines d'entre nous. Chez d'autres, elle a également permis l'éveil d'une conscience militante. C'est le cas de Samia, 39 ans. Elle a commencé à regarder la série dès sa sortie aux États-Unis, en 2004. Elle avait alors 24 ans. Samia s'assumait déjà en tant que lesbienne, et vivait dans "une ville moyenne en province". "La série a développe ma fibre militante", lance-t-elle. Et de poursuivre :"Toutes les questions liées à l'homoparentalité et aux inégalités auxquelles étaient confrontées les lesbiennes étaient mises en exergue, notamment avec le couple Bette et Tina".

The L Word
Bette (Jennifer Beals à gauche), Tina (Laurel Holloman à droite) et Angelica. Crédit photo : The L Word.

"Il nous fallait clairement une série qui agisse comme une catharsis."

Le couple de Bette et Tina, incarné par Jennifer Beals et Laurel Holloman, a permis d'aborder la thématique de l'homoparentalité et de toutes les difficultés auxquelles peuvent être confrontés les mères lesbiennes. Le père de Bette ne veut pas reconnaître le bébé porté par Tina, né par insémination artificielle. Lorsque le couple se sépare, la mère sociale (Bette), tente par tous les moyens de faire reconnaître ses droits. Une situation qui reflète la réalité des couples d'hommes et de femmes ayant un projet parental. Alors qu'au même moment, en France, la question du Pacte civil de solidarité (PACS) est au centre des débats politiques. Il faudra attendre 1999 pour que la loi soit promulguée, permettant ainsi aux personnes homosexuelles de s'unir civilement.

"Ces débats étaient horribles à vivre en tant qu'adolescente en plein questionnement. 'The L Word' a fait redescendre la pression. Il nous fallait clairement une série qui agisse comme une catharsis. Elle a prouvé qu'on avait besoin de ces droits." 

"'The L Word' a pu éveiller des consciences"

Pour Anne Crémieux, la série est néanmoins un paradoxe. « On a pu vivement la critiquer. Pour autant, tout le monde l’a regardée. » Selon l'universitaire, "The L Word" n'est pas représentative des "gouines" et des personnes queer "politisées". "Mais mine de rien, c'était quand même une série militante", nuance-t-elle.

"Entre le personnage de Bette, Afro-américaine directrice d'une galerie, Dana la joueuse de Tennis qui fait son coming-out, la critique de l'armée et du 'don't ask don't tell' avec Tasha, ou la mise en avant de l'homoparentalité , 'The L Word' a pu éveiller des consciences. Donner vie à un sentiment de légitimité, de reconnaissance du droit à exister." 

The L Word
Alice (Leisha Hailey, à gauche) et Tasha (Rose Rollins, à droite). Crédit photo : 20th Century Fox Home Entertainment.

C'est aussi ça, la force de "The L Word". Les lesbiennes de tous âges, de tous horizons, on pu s'y retrouver d'une manière ou d'une autre. Et pour beaucoup, comme pour Camille, il y a véritablement eu "un avant et un après" : "Quand j'ai terminé la série, j'ai simplement arrêté de regarder les lesbiennes, et j'ai essayé d'en être une." 

The L Word
Crédit photo : Showtime.