[Interview à retrouver dans le magazine de l'été, en kiosques ou sur abonnement.]Après avoir coordonné l’ouvrage collectif Pédés, paru en 2023, Florent Manelli a rejoint l’équipe de têtu· Connect. Il n’a pas lâché la plume pour autant. Dans Au-delà du placard (éditions Les Liens qui libèrent), il explore l'après-coming out : libération ou fourches caudines ?
Dans la communauté LGBT+, le coming out est généralement présenté comme un passage obligé vers la liberté. Cela n’a pas changé ?
Tout l’objet de mon livre, c’est de raconter à quel point le coming out est le reflet de nos dysfonctionnements sociaux. La société s’attend toujours à ce qu’une personne LGBT passe par un coming out, comme une étape obligatoire de toute vie queer. Cela s’explique facilement par le fait que l’hétérosexualité demeure la norme implicite. Mais on s’attend aussi à ce que ce coming out soit fait d’une certaine manière, conformément aux représentations véhiculées dans les médias ou l’industrie du divertissement. Dès l’introduction de mon livre, je raconte mon coming out familial, que j’ai fait de manière très solennelle dans la cuisine de mes parents, parce que c’est ainsi que j’imaginais mon propre coming out. Après la parution, plusieurs personnes sont venues me voir pour me dire : "Moi aussi, j’ai fait mon coming out dans ma cuisine avec mes parents !" Jusque dans sa forme, il y a quelque chose qui tend à uniformiser le coming out et les vécus queers cristallisés autour de ce passage.
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La sortie du placard ne reste-t-elle pas la porte d’entrée vers la fierté ?
L’historien américain George Chauncey a montré que le coming out était avant tout l’entrée dans une communauté, la rencontre avec le groupe gay. Dès lors que je suis out, je n’ai plus peur d’être découvert si je pousse la porte d’un lieu communautaire, que ce soit un centre de santé sexuelle ou un espace festif. Sortir du placard connecte donc d’abord à la communauté. Cela permet aussi la visibilité collective et la transmission de l’expérience du groupe, de sa mémoire commune. Progressivement, le coming out s’est mué en quelque chose de plus individuel, une espèce d’histoire personnelle à raconter dans des vidéos pour les réseaux sociaux. Quand on individualise à ce point la sortie du placard, on fragilise les liens communautaires. Dans cette mutation, il me semble qu’on perd ce qui nous lie dans un projet politique.
Est-ce que le coming out reste un acte de résistance ?
Le coming out porte toujours en lui un cri de liberté, un désir d’exprimer ce que l’on est au plus profond de soi. Mais sa résonance politique, elle, s’exprime à des degrés très différents selon les contextes. Le faire en France ou au Sénégal, ça n’implique évidemment pas les mêmes risques. Et tous les coming out n’ont pas non plus le même effet, en termes de récit collectif. Il est évident que celui de quelqu’un qui bénéficie de certains privilèges ne vient pas ébranler le système comme celui de quelqu’un qui cumule l’appartenance à plusieurs minorités.
Nombre de jeunes queers se passent aujourd’hui de l’annonce solennelle. Est-ce qu’on assiste à l’extinction du coming out ?
Une partie de la population LGBT+ ne ressent plus forcément le besoin de faire son coming out, en tout cas pas de la manière dont on pouvait se le représenter depuis les années 1980. Entretemps, le coming out est presque devenu un objet pop. Certaines représentations continuent de le figurer selon les anciens codes, solennels et émotionnels. C’est le cas par exemple dans la série Heartstopper, lorsque Nick parle pour la première fois de sa bisexualité à sa mère. Dans le même temps, on voit émerger d’autres manières de faire, plus fluides et moins dramatiques. Je pense qu’on est dans un entre-deux. Le symbole évolue, et il continuera de le faire.
Ton livre rappelle que le coming out ne fait pas automatiquement disparaître la honte. On a trop vendu l’idée d’un coup de baguette magique ?
Les effets du placard agissent de manière plus ou moins intense et peuvent nous poursuivre, même une fois qu’on est out dans tous les espaces de nos vies. Il y a des conséquences sur la santé mentale, sur la santé physique, sur le stress minoritaire… La honte nous poursuit souvent longtemps et elle peut être réactivée très rapidement, par exemple par une insulte. Avant d’embrasser notre fierté, on a quand même été imprégnés de cette culture de l’homophobie. Simplifier le coming out comme un passage avec un avant et un après a donc quelque chose de fallacieux. Je ne connais personne qui regrette, sur le long terme, d’être sorti du placard. Mais le coming out n’agit pas comme une potion magique, qui gommerait en un instant tout ce qu’on a traversé auparavant.
Tu accordes beaucoup d’importance au "coming in". Est-ce que l’enjeu principal n’est pas de vivre au mieux ce cheminement intérieur ?
Avant de s’ouvrir aux autres, on s’ouvre à soi. Ce moment-là est extrêmement important. C’est ce temps où tu luttes, où tu essaies de comprendre, où tu te débats avec toi-même avant de pouvoir te dire, en ton for intérieur : “Oui, je suis gay.” Tout ce processus avant de se dévoiler aux autres est précieux. On a besoin de réassurance, de messages qui nous disent qu’en assumant ce que l’on est, on ne se condamne pas à la solitude ou à une vie funeste. Ces représentations sont très importantes, parce qu’elles envoient des messages aux enfants, aux adolescents, mais aussi aux adultes. Dans les années 1990, durant lesquelles j’ai grandi, il y avait très peu de représentations positives auxquelles je pouvais m’identifier. On a énormément progressé sur ce plan. L’enjeu aujourd’hui, c’est donc aussi de faire en sorte que la découverte de soi soit plus douce, mieux accompagnée, avec davantage de ressources à disposition, de représentations et d’espaces où les personnes peuvent se reconnaître.
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Crédits photo : Sev Pieto