« Cher Pierre Palmade, nous avons urgemment besoin de ceux qui ‘mangent gay et vivent gay’ »

Pierre Palmade

[TRIBUNE] « Il y a les homos et les gays. » Invité dans "On n'est pas couché" le 4 mai, Pierre Palmade a fait une distinction entre ceux qui "mangent gay, rient gay, vivent gay" et les "homos". Des propos qui ont fait polémique, et auxquels répond dans une tribune Arnaud Alessandrin, sociologue du genre et des discriminations à Bordeaux. 

Mon cher Pierre,

Tu ne le sais peut-être pas mais je sors d’un week-end assez chargé. Mais, pour toi, j’ai quand même pris le temps de regarder le replay d’une émission dans laquelle tu étais invité. J’avais envie de t’écouter. Tu me fais rire. En fait tu m’as toujours fait rire. C’est vrai, tu le dis toi-même, tu ne te départis jamais d’un jeu de mot, d’un bon mot.

Samedi soir aussi tu m’as fait rire. Une partie de l’émission du moins, jusqu’à ce que j’entende ces mots : « Il y a les homos et les gays. (…) J’ai fait une différence. Les gays ce sont les gens qui mangent gay, qui rient gay, qui vivent gay, qui parlent gay (…) Et les homos ce sont des gens qui sont homos mais ça n’est pas marqué sur leur front".

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"Il faut se méfier des catégories"

Du coup, j’ai arrêté de rire. J’ai douté : tous les avis individuels, personnels, sont-ils bons à dire sur l’autel de la schématisation médiatique ? J’ai douté, j’ai douté de toi. Est-ce nécessaire de toujours dire ce que l’on pense, même après avoir souligné, sur des sujets comme la drogue, qu’on avait peu de filtres ?

Mon cher Pierre, si ton humour m’intéresse, ton avis sur la catégorie d’homosexuel à laquelle je serais sensé appartenir, selon toi, ne m’intéresse pas. Et c’est un sociologue qui te le dit. Côté catégories, je m’y connais, c’est mon métier. Et s’il y a une chose que j’ai appris, c’est qu’il faut se méfier des catégories. Elles séparent, elles caricaturent, elles surplombent. Elles font mal. On se doit de douter d’elles.

Une hiérarchisation qui coûte des violences

Pierre, nous ne nous connaissons pas et je ne connais donc pas tes intentions, ni celles qui t’ont conduit à dire cela, ni celles qui t’ont amené à reproduire ces catégories, cette « différence » comme tu dis. Je dis bien « reproduire » car, soyons clairs, on se le dit entre nous, personne ne nous écoute, ces catégories ne tombent pas du ciel.

Certes, tu n’as pas dit qu’il y avait de « bons » et de « mauvais » homosexuels, ou gays. Enfin je ne sais plus - je m’y perds moi avec toutes ces classifications singulières - tu t’en es même défendu sur les réseaux sociaux. Mais comment ne pas entendre l’éternelle hiérarchisation entre les « gays » « efféminés » (je reprends tes mots) et les « homosexuels » intégrés et assimilés ? Cette même hiérarchisation qui, quand même, rappelons-le, coûte des brimades et des violences scolaires dès le plus jeune âge, s’enracine dans les subjectivités de nombreuses lesbiennes et de nombreux gays, et qui trouvent des déclinaisons multiples dans le travail comme dans l’espace public.

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On a besoin de ceux qui "mangent gay"

Peut-être diras-tu que je suis « hystérique » (là aussi je reprends tes mots) en t’interpellant, mais, si tu m’y autorises, permets-moi de m’inquiéter d’une chose : qu’est-ce qu’un personnage public dit, transmet, popularise, lorsqu’il dit ce genre de chose ? Que les gays et les lesbiennes se résument à ces deux familles, celle de la nuit, de la futilité et du sexe, et celle, opposée, de l’invisibilité et de l’intégration ? Je ne sais pas mais si je me sens, comme toi, parfois appartenir à l’une des catégories, parfois à l’autre, j’ai aussi l’impression d’appartenir à des dizaines d’autres catégories qui mettraient à mal ta schématisation hasardeuse.

Mais au fond, Pierre, je ne t’en veux pas. Non pas que le fait de dire à des jeunes gays ou lesbiennes « choisis ton camps » ne soit pas en soit très énervant quand on connaît le travail que représente, au quotidien, de défaire les préjugés et les stéréotypes sur nos communautés, mais plutôt qu’il y a 1.000 et une autre choses dont nous avons à discuter.

Des choses pour lesquelles les militantes et les militants, qu’ils et elles rentrent dans tes cases ou pas, vont monter au front ou sont déjà en train de lutter. La PMA, le droit des personnes trans et intersexuées, les droits des migrant.e.s LGBT, etc. C’est certain qu’ils et elles seront bruyant.e.s, folles, bariolé.e.s, sombres ou entêté.e.s. Mais c’est peut-être de cela dont nous avons urgemment besoin. De celles et ceux qui « mangent gay » et « se féminisent » (Palmade, 2019), qu’on les aime ou pas. 

Mon cher Pierre, reviens-nous vite mais avec un spectacle plutôt. Sans catégorie cette fois-ci. Je t’embrasse.

Crédit photo : Eddy Brière.


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