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modeAlan Crocetti, le joaillier queer et génial qui rend la mode plus kinky

Par Anthony Vincent le 01/07/2020
Alan Crocetti

Pansement en argent massif, cage de chasteté précieuse, pendentif de serpent enroulé autour d’un pénis, et autres crocs de vampire portés en bague ont fait la réputation sulfureuse de ce créateur de bijoux, portés par Dua Lipa, Sam Smith, Miss Fame, ou encore Luke Evans. 

Depuis son appartement londonien d’où il passe sa quarantaine sanitaire, il poste sur le compte Instagram de sa marque des selfies de partie de son corps orné de ses bijoux. Là, habillé seulement d’un slip de bain carmin et d’un pendentif ; ici une cage de chasteté accrochée à une ceinture enroulée autour de sa main. Avec les moyens du bord, Alan Crocetti maîtrise l’art du cadrage pour promouvoir lui-même sa joaillerie sans genre, qui plaît autant aux hommes qu’aux femmes, par son mélange de codes brutalistes et romantiques, de violence et d’érotisme.

Alan Crocetti

Redonner du sens aux bijoux

Immobilisé par la pandémie, l’hyperactif Brésilien réfléchit ainsi au rythme de la mode et de sa joaillerie : “J’avais déjà décidé en juillet dernier de ne présenter que 2 collections par an, justement pour ne pas perdre ma passion pour mon travail. Par le passé, produire quatre collections, plus des collaborations, m’ont fait me sentir encore plus isolé que pendant cette quarantaine. Cette industrie propose si fréquemment des nouveautés que les gens n’ont même plus le temps d’en avoir envie. On le fait parce qu’on est coincé dans un système qui nous y pousse. Nous devons repenser ce consumérisme.”

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Cette prise de recul, il la doit notamment à son enfance au Brésil, dans l’atelier de fabrication de tricot de ses parents : “Un business informel pour lequel ni ma mère ni mon père n’avaient de formation pour créer une telle entreprise. Ils ont appris sur le tas l’entrepreneuriat, à sourcer des matières de qualités, à négocier avec des acheteurs, à manager une équipe… Les voir évoluer depuis mon plus jeune âge m’a inculqué détermination et sens des responsabilités.

Alan Crocetti

 

Joaillier par la force des choses

Durant ses études en mode femme à l’université londonienne Central Saint Martins, l’une des meilleures écoles de mode au monde qui a formé notamment John Galliano et Alexander McQueen, il a commencé à bidouiller des bijoux pour sa collection de fin d’études : “Je ne suis même pas allé jusqu’au diplôme justement parce que les bijoux que j’avais créés ont tellement attiré l’attention que je recevais déjà des demandes pour des shootings photos.” La même année, il est invité à présenter ses créations à la Fashion Week de Londres et se voit vendu chez Dover Street Market, concept-store pointu et prescripteur présent à Londres, New York, et Tokyo : “Une chose en amenant une offre, j’étais devenu une marque et une entreprise sans m’en rendre compte.”

Alan Crocetti

Obsédé par l’anatomie humaine, Alan Crocetti joue à en repousser les limites et à l’orner de façon inattendue : “C’est en étudiant les oreilles que j’ai pensé à répondre au désir de nombreuses personnes qui veulent y porter un bijou sans pour autant se faire percer : de là naissent mes manchettes d’oreille. Comme je voulais sublimer la sensualité des phalanges, j’ai créé les bagues articulées Armadillo et Halo. Elles apportent une idée de restriction sur une zone censée rester libre : cela apporte une dimension BDSM, à la fois libératrice et fonctionnelle.”

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“Je veux montrer aux hommes que c’est ok de s’exprimer librement” 

Même si elle s’adresse à tous les genres, sa joaillerie interroge en particulier la masculinité, notamment par ses campagnes au charme homoérotique : “Je veux montrer aux hommes que c’est ok de s’exprimer librement, au-delà des stéréotypes. Plein de mecs en crèvent d’envie sans même en avoir conscience. On est juste tellement conditionné à croire en des idéaux traditionnels de ce qu’est la virilité, en totale opposition à la féminité. À partir du moment où ils comprendront que des vêtements ou des accessoires ne menacent pas leur sexualité ou leur genre, ils se sentiront beaucoup plus libres. La masculinité toxique renforce l’idée de virilité comme performance sociale de la domination. Ce qui peut conduire à des attitudes agressives et haineuses envers les femmes, et les hommes qui expriment leur genre de manière plus fluide. Abolir les frontières de genre me paraît bien plus puissant que n’importe quelle innovation design.”

Alan Crocetti

Sexy à souhait, son travail se voit d’ailleurs régulièrement censuré sur Instagram : “Mais cela me pousse d’autant plus à questionner ce qu’on considère comme beau, normal, sensuel, et sexuel. Le sexe fait partie de mon travail parce qu’il s’agit d’une part fondamentale de l’existence humaine. J’aime mettre l’anatomie à l’épreuve de la censure, des sentiments et des désirs. Ce n’est pas une stratégie business, pour moi, mais bien un reflet de ma façon d’être et de vivre.”