Se reconstruire après des "thérapies" dites "de conversion" est long et difficile. Adolescent homo, Benoît Berthe a été envoyé par ses propres parents, catholiques, dans des séminaires censés guérir son homosexualité. Aujourd'hui, il alerte sur ces dérives et sur leurs graves conséquences sur la santé mentale des jeunes victimes.
Avec sa vie à Londres et son travail dans le cinéma d’animation qui lui permet de voyager, Benoît, 30 ans, aurait tout pour être heureux... si des souvenirs douloureux ne remontaient aujourd’hui à la surface. En septembre 2018, il est tombé sur une vidéo dans laquelle un homosexuel se fait "exorciser" dans une église évangélique, à Lille. “L’homosexualité, c’est un démon”, y explique calmement le pasteur à l’assemblée, avant de mimer un coup sur la tête d’un fidèle, le propulsant au sol. “Quand j’ai vu ça, j’ai eu des réminiscences de mon enfance. J’ai de nouveau ressenti la crainte profonde de me faire exorciser”, nous raconte le jeune homme.
Entre ses 15 et ses 18 ans, Benoît a été envoyé, contre son gré, par sa famille catholique suivre des "thérapies" de conversion visant à faire disparaître son homosexualité. "Ça va me suivre toute ma vie, je le sais", souffle-t-il aujourd’hui. Pendant des années, le récit de son expérience traumatisante est resté confiné au cercle de ses proches. C’est enfant qu’il assiste pour la première fois à un exorcisme, au sein de la Communauté des Béatitudes, un des groupes catholiques conservateurs que fréquentent alors ses parents. Il en ressort traumatisé.
Ado gay traumatisé
Dans sa famille, la "vision très négative de l’homosexualité" ne fait à l’époque aucun doute. Alors, quand Benoît comprend qu’il est attiré par les garçons, vers l’âge de 10 ans, il entre dans une période de questionnement et d’isolement, multipliant les cauchemars où il se voit brûler en enfer. L’été de ses 15 ans, lors d’une session aux Béatitudes, alors qu’il bouquine le dernier tome de sa saga préférée, Harry Potter, il entend un prêcheur qualifier les aventures de l’apprenti sorcier de “nouvelle bible satanique des jeunes”. Furieux, le garçon en fait part à ses parents, qui voient dans sa passion adolescente pour ces livres la source de son enfermement.
"Il fallait tout dire : si je me masturbais, si j’avais déjà eu des rapports avec d’autres hommes…"
Soucieux de rétablir la vérité, Benoît décide de tout dire à sa mère : “Si vous me trouvez différent, c’est parce que je crois que je suis attiré par les garçons.” Sous le choc, sa mère se met en tête de “s’occuper du problème”. Elle consulte son entourage, qui lui parle de sessions de “guérison des blessures profondes”. Pendant trois ans, elle envoie Benoît suivre ces “séminaires de guérison” imaginés par un pédiatre membre de la Communauté des Béatitudes et inspirés par les thèses “ex-gays” américaines. Enregistré lors d’une session en 2007, celui-ci livre sa vision de l’homosexualité : “On ne parlera pas d’une guérison, mais on continuera à parler de réconciliation avec son identité de façon à sortir de ce trouble identitaire.”
Ces retraites sont faites de prières et d’enseignements religieux extrêmement conservateurs. À huis clos, Benoît aborde la question de son homosexualité avec ses “pères spirituels”. Ces derniers lui présentent l’homosexualité comme une malfaisance, au croisement du péché et de la maladie. “Il fallait être honnête et tout dire : si je me masturbais, si j’avais déjà eu des rapports avec d’autres hommes, se rappelle-t-il. Je me disais : 'On va voir si ça marche…' J’ai joué le jeu et j’ai tout raconté dans les détails.”
"Guérir" de l'homosexualité
Ses accompagnateurs lui conseillent de bloquer tout comportement sexuel, y compris la masturbation, et de se tourner vers la prière. L’idée étant, à terme, de le ramener vers l’hétérosexualité ou, à défaut, de le rendre abstinent à vie. "Comme on fait confiance à ses parents, on s’attend à ce que ça marche, qu’il y ait un changement, puisqu’on y va pour guérir, reprend le jeune homme. Donc il y a beaucoup de déception. On se sent bafoué dans son intimité, humilié.” Contactée, la Communauté des Béatitudes affirme que “depuis plus d’une dizaine d’années [elle] ne propose plus de retraites psycho-spirituelles et n’aborde pas, en lui-même, le thème de l’homosexualité”. Ce qu’a vécu Benoît reflète néanmoins la réalité de l’immense majorité des “thérapies” de conversion.
Heureusement, les traitements par électrochocs n’existent plus dans les pays occidentaux, si ce n’est de manière résiduelle. La députée LREM Laurence Vanceunebrock-Mialon, co-rapporteuse d’une mission d’information sur le sujet, a néanmoins recueilli le témoignage d’un homme, qui ne souhaite pas s’exprimer publiquement, dont on a tenté de “soigner” l’homosexualité par sismothérapie, à la fin des années 2000, dans une clinique du sud de la France. Mais dans la plupart des cas, ces “thérapies” proposent des groupes de parole ou des suivis individuels qui peuvent s’étendre sur des décennies et qui s’inspirent à la fois de thèses pseudo-psychologiques et d’une lecture fondamentaliste de la Bible. Importées des États-Unis en France depuis à peine trois décennies, elles sont en plein développement.
Ainsi, l’association évangélique Torrents de vie propose une “restauration de l’identité” hétérosexuelle, quand la catholique Courage, tout en prétendant ne dispenser “aucune thérapie à ses membres”, s’inspire des Alcooliques anonymes pour exhorter les homosexuels à l’abstinence. Dans la première, la “guérison” peut aller jusqu’à l’exorcisme. C’est aussi ce qu’a vécu Jean-Michel Dunand à la fin des années 1980, qui le raconte dans son livre Libre : de la honte à la lumière (Presses de la renaissance, 2011). Pour le “débarrasser” de son homosexualité, on lui a fait subir huit exorcismes en l’espace de deux ans. Il a fait deux tentatives de suicide et a manqué d’être interné en hôpital psychiatrique avant de commencer à remonter la pente.
De l'exorcisme à la reconstruction
Adolescent, Benoît vivait dans la peur permanente qu’on l’exorcise au sein de ces séminaires de guérison. Au fil du temps, guidé par son instinct de survie, il prend ses distances, de plus en plus convaincu qu’ils ne fonctionnent pas. À chaque fois qu’il en revient, sa mère lui demande : “Alors, ton problème ?” Mais elle aussi a bien conscience que rien n’évolue chez son fils. Lors de sa dernière session au sein des Béatitudes, avant de quitter son Loiret natal pour aller faire ses études, Benoît rencontre un père spirituel bien différent des autres. “Je crois qu’il a discerné que je venais contre mon gré, que je ne voulais pas que ça change, raconte-t-il. Donc il m’a dit qu’il ne pouvait rien faire pour moi et qu’il n’y avait pas de problème.” À Paris, il découvre ce qu’est réellement l’homosexualité, à des kilomètres de l’image que lui ont renvoyée sa famille et les séminaires de guérison.
Sur internet, le jeune homme discute avec des dizaines de personnes aux vies extrêmement différentes. Il y rencontre son premier amour. Après des années à lutter contre lui-même, la reconstruction n’est pas évidente. Pendant un temps, il continue d’aller à la messe. Chaque dimanche, perdu entre sa foi et sa sexualité, il se promet de ne pas faire l’amour. “C’était encore très difficile pour moi de concilier les deux”, se souvient-il. Il s’interdit même de communier, puisqu’il se sait en état de "péché mortel".
"J’ai dû me reconstruire tout seul, avec des amis que j’ai choisis, une seconde famille."
Au fur et à mesure, l’homosexualité prend une place croissante dans sa vie, son travail et ses passions : il photographie des drag queens dans les rues de Londres, et travaille sur des projets d’animation abordant cette thématique. Son adolescence douloureuse demeure longtemps “archivée” dans un coin de sa mémoire. “J’ai dû me reconstruire tout seul, avec des amis que j’ai choisis, une seconde famille, estime-t-il. Il a fallu que je mette ça de côté et que je passe à autre chose pour enfin respirer, sinon j’étouffais. C’était une manière de me sauver."
Avec le temps, ses parents ont changé et lui ont demandé pardon. Ils veulent aujourd’hui exposer "l’inefficacité totale" des “thérapies” de conversion qui gangrènent une partie des églises chrétiennes : “On s’est rendu compte que Benoît, tel qu’il est, ne correspondait pas aux images dégradées de l’homosexualité que notre milieu catho véhiculait”, témoignent-ils. “Ces thérapies sont extrêmement dangereuses, pointe Laurence Vanceunebrock-Mialon. Elles laissent penser aux victimes que leur orientation sexuelle n’est pas bonne au regard de certaines règles, qu’elles soient médicales ou religieuses. On sait que, parmi ces victimes, certaines vont parfois jusqu’à avoir un geste fatal.”
Pour une loi d’interdiction
En juin dernier, la députée a déposé une proposition de loi visant à interdire ces pratiques. Une nécessité depuis que le gouvernement a annoncé la dissolution de la Mission interministérielle de vigilance et de lutte contre les dérives sectaires (Miviludes), seule institution publique à s’être intéressée jusqu’à très récemment au sujet, notamment à travers le cas de l’association évangélique Torrents de vie.
Dans le cadre de la mission d’information, Benoît Berthe a été auditionné à l’Assemblée nationale le 6 novembre. Il a aussi décidé de raconter son expérience sur les réseaux sociaux pour contribuer à faire connaître le sujet, longtemps ignoré. Une exposition à double tranchant, qui l’a confronté à des “messages particulièrement violents”, des insultes... Un membre de l’association Courage lui a écrit : “Quitter la pratique de l’homosexualité est long et douloureux. Je prierai pour toi.”
Ces attaques font ressurgir dans l’esprit de Benoît les discours culpabilisants que lui servaient ses pères spirituels lors des séminaires de guérison. Mais il ne compte pas déposer les armes. “Je veux alerter, dire qu’il y a des dérives dangereuses qui font souffrir, explique-t-il. J’espère qu’en le faisant les choses changeront et que, peut-être, ça pourra sauver d’autres personnes qui sont encore enfermées dans ce genre de système."
Crédit photo : Yann Morrison pour TÊTU