« Gisèle Halimi est une figure clef du mouvement LGBT+ », dit le sociologue Frédéric Martel

Moins connu que le procès d'Aix ou celui de Bobigny, Gisèle Halimi a défendu la suppression du délit d'homosexualité. Aux côtés de Robert Badinter, elle a défendu le texte, malgré une opposition farouche.

La féministe Gisèle Halimi est décédée le 28 juillet. L'avocate de la pénalisation du viol et du droit à l'avortement est devenue une figure incontournable du féminisme. Députée, elle a aussi plaidé pour les droits LGBT+, à l'Assemblée nationale. Auteur du Rose et le noir, les homosexuels en France depuis 1968, l'historien Frédéric Martel qui l'a connue personnellement, rappelle que lorsqu'elle fut parlementaire, Gisèle Halimi a porté le texte important sur la dépénalisation de l'homosexualité.

Gisèle Halimi a porté le texte de suppression du "délit d'homosexualité", comment est-elle arrivée à ce sujet, alors qu'elle est déjà connue comme féministe ? 

Frédéric Martel: Gisèle Halimi est surtout connue pour avoir été l'avocate du procès d'Aix sur la pénalisation du viol et celui de Bobigny, sur l'avortement. Elle a également signé le manifeste des 343 en 1971 (une petition de femmes déclarant ayant avoir eu recours à l'avortement, ndlr). Ça a toujours été une avocate singulière dans le mouvement féministe partagé entre une tendance identitaire représentée par Antoinette Fouque et une tendance plus universaliste portée par Simone de Beauvoir. Mais Gisèle Halimi n'a jamais fait partie d'aucun de ces camps. Politiquement, elle a eu une relation plus facile avec le PS que d'autres féministes, considérées comme trop à gauche.

En 1978, le procès d'Aix la rend célèbre. Elle est assez proche de François Mitterrand et c'est lui qui lui propose de devenir députée de l'Isère. Pendant la campagne, François Mitterrand intervient dans un débat, dans le cadre de son association, Choisir. Interrogé à l'époque par Josyane Savigneau, il annonce son souhait d'abroger l'alinéa 2 de l'article 331 du Code pénal. Cet alinéa prévoyait une majorité sexuelle différente selon une pratique homosexuelle (18 ans) ou  hétérosexuelle (15 ans). Quand la gauche arrive au pouvoir, Gisèle Halimi n'est que simple députée et personne ne veut porter le texte à l'Assemblée. Elle devient alors rapporteuse avec Robert Badinter, déjà auréolé de l'abrogation de la peine de mort.

Comment se déroulent les débats ? De manière sereine ou au contraire houleuse ?

Le débat est relativement long, entre l'hiver 1981 et l'été 1982. Il fera l'objet de quatre lectures au Parlement ! C'est un débat beaucoup plus compliqué que celui sur la peine de mort qui lui, a été plus rapide. Pourtant, le texte ne comporte qu'un seul article qui vise à abroger cet alinéa. Le député gaulliste du Maine-et-Loire, Jean Foyer mène un combat extrêmement violent. Le débat dure des heures, l'extrême droite accuse tout le monde d'être pédophile. À l'Assemblée, Gisèle Halimi est qualifiée de "bête de plaisir". Elle m'a dit qu'à l'époque, tout le monde pensait qu'elle voulait transformer la France en un vaste bordel. Mais elle avait le soutien de Badinter, de Mitterrand et de la majorité. La loi est votée à une très large majorité (327 voix contre 155), à une date symbolique, le 4 août 1982 (la date de l'abolition des privilèges en 1789, ndlr). À ce titre, Gisèle Halimi est une figure clef du mouvement LGBT+.

Quel était son style, en tant que rapporteure du texte ?

Gisèle Halimi est avant tout une grande avocate, comme Robert Badinter. Elle fonctionne avec une grande connaissance des dossiers et une plaidoirie très écrite. Elle a l'habitude de parler en public. Comme toute avocate de ce niveau, quand elle s'exprime, tout est extrêmement préparé, ce qui, techniquement, laisse moins de prises à ces adversaires. Mais elle sait aussi avoir des fulgurances. Un jour, un adversaire lui rétorque que l'article 331-2 permet de récupérer des recettes fiscales grâce aux amendes pénales et qu'en abrogeant le délit, l'État se coupait d'une ressource financière. Elle répond "ce n'est pas du droit, c'est de l'humour".

Ce n'était pas une activiste comme pouvait l'être Yvette Roudy, la ministre des Droits des femmes à ce moment. Malgré une majorité confortable, Gisèle Halimi avait besoin d'emporter l'adhésion. C'est une manière plus policée de débattre qu'un militantisme activiste. Cela l'empêche pas d'être provocatrice dans ses positions et d'être conspuée. Elle offre une autre approche du droit des femmes que la violence, le sectarisme ou l'identitarisme.

Elle a toujours été une défenseuse des droits LGBT+ ?

Gisèle Halimi a toujours été du côté des homosexuels même si elle-même est hétéro, contrairement à de nombreuses féministes du MLF notamment. Elle a eu un rapport compliqué avec le gauchisme. Militante, elle a toujours signé les pétitions pour l'avancée des droits LGBT+, elle sera aussi très active sur le Pacs, par exemple. Le texte qu'elle a porté fait partie d'un ensemble défendu par la gauche et qui est rapidement mis en oeuvre.

À côté de l'abrogation de l'article 331-2 porté par la Justice, les fichiers de police sont supprimés par l'Intérieur et Gaston Defferre, Jack Lang à la Culture oeuvre pour limiter la censure des films. Enfin, Roger Quillot, ministre du Logement supprime une disposition qui voulait que les locataires s'occupent de leur logement "en bons pères de famille". Ces quatre positions ont une importance relative, lorsqu'on les prend individuellement, mais elles composent un bouquet qui devient conséquent dans son ensemble. C'est en cela qu'on peut parler de dépénalisation.

 

Crédit Photo : Capture d'écran Youtube / France 24


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