spectacleOn a rencontré Benoît Solès, l'auteur du carton théâtral "La Machine de Turing"

Par Aurélien Martinez le 24/09/2020
La Machine de Turing

L’auteur et comédien Benoit Solès joue pour la troisième année consécutive sa pièce aux quatre Molières "La Machine de Turing" sur le mathématicien homosexuel britannique Alan Turing. Du théâtre aussi divertissant que « militant » qui rencontre un succès fou, et qui part en tournée dans toute la France.

« Je suis très heureux que Têtu écrive sur la pièce. C’est très important pour moi, vu le sujet. » Depuis deux ans, un spectacle met sur le devant de la scène le destin du mathématicien et cryptologue britannique Alan Turing, qui s'est donné la mort en 1954 à 41 ans, après avoir été condamné, deux ans auparavant, à la castration chimique pour « indécence manifeste et perversion sexuelle ». Un suicide survenu dans une quasi-indifférence (il faudra même attendre 2013 pour que Turing soit gracié par la reine à titre posthume) alors que ses travaux ont notamment permis d’accélérer la fin de la Seconde Guerre mondiale. Le scientifique avait en effet inventé une machine, ancêtre de l’ordinateur, capable de décoder les messages cryptés des Allemands.

La Machine de Turing
Tous droits réservés Fabienne Rappeneau.

C’est pour remettre l’homme à la place qu’il mérite (c'est à dire haut, très haut) que l’auteur et comédien Benoit Solès a écrit La Machine de Turing. Et le spectacle connaît un succès fulgurant (et inattendu vu le sujet) depuis sa création en 2018 dans le off du Festival d’Avignon. Une aventure pour deux comédiens (l’un jouant Turing – Benoit Solès lui-même –, le second plusieurs personnes ayant gravité autour de Turing) construite en flashbacks mêlant scènes historiques (lorsque sa machine vainc enfin le système de code allemand) et moments de vie plus intimes (avec, par exemple, l’homme qui partagea un temps sa vie). En résulte un récit captivant, habilement servi par la mise en scène de Tristan Petitgirard, mêlant reconstitutions historiques costumées, et envolées plus imagées grâce notamment à l’utilisation de la vidéo.  Rendez-vous fut donc pris avec Benoit Solès une fin d’après-midi de septembre au Théâtre Michel (Paris), là où la pièce se joue jusqu’à fin décembre (en même temps qu’une tournée nationale). 

Pourquoi avoir décidé de monter une pièce sur Alan Turing, scientifique plutôt méconnu ?

Benoit Solès : Le spectacle vient d’une rencontre avec le personnage qui remonte à une dizaine d’années, à l’époque où il n’avait pas encore été réhabilité, et où il n’y avait pas encore eu ce fameux film [Imitation Game en 2015, avec Benedict Cumberbatch dans le rôle de Turing, ndlr]. A l'époque, pour le grand public c’était un inconnu ! En découvrant son histoire, et en m’identifiant un peu à lui - étant moi-même gay - j’ai tout de suite eu envie d’écrire une pièce mémorielle pour le faire connaître davantage. Et aussi pour évoquer son homosexualité, comme une réaction au film.

La Machine de Turing
Tous droits réservés Fabienne Rappeneau.

Le portrait qui est donné de lui dans le film vous a déplu ?

Quand le film est sorti, j’étais en train d’écrire le texte. Et il m'a mis en colère. D’abord parce que Turing y est montré sous un jour que je n’ai pas compris, un peu froid, austère, dandy – l’exact contraire de ce qu’il était. Et surtout parce que la façon dont est abordée son homosexualité est dingue ! Ils ont surdéveloppé l’amitié avec le personnage de Keira Knightley, on nous laisse penser qu’ils étaient presque amoureux… Ce côté "on le tue une seconde fois" m’a agacé. Je voulais faire les choses au plus juste.

Et faire un « théâtre engagé » comme vous l’avez dit en 2019 lorsque vous avez reçu le Molière de l’auteur francophone vivant ? 

C’était indispensable, quand j’ai reçu le Molière de l’auteur, d’affirmer que la pièce était un acte militant, d’un gay qui défend un autre gay. D’ailleurs, sur le côté engagé, bizarrement, là où je me rends compte que la pièce l’est vraiment, c’est dans les rares critiques négatives de spectateurs que je lis. Certains sont visiblement gênés par quelque chose… Ils écrivent souvent des remarques comme "oui, c’était un grand savant, un grand scientifique, il nous a sauvés, la guerre, Enigma et tout mais pourquoi nous étaler sa vie intime, la drague dans les rues glauques, ces scènes de bisous au petit-déjeuner ?" Ça en dit long car évidemment, si les scènes en question étaient avec une femme, ces spectateurs ne diraient pas la même chose.

La Machine de Turing
Tous droits réservés Fabienne Rappeneau.

Il y en a beaucoup des comme ça ?

Non, heureusement ! Ils sont plus nombreux, ceux qui m'ont remercié pour avoir montré l’entièreté du personnage. Notamment des jeunes gays qui me disent que découvrir cette histoire leur donne de la force, parce que Turing les touche, les inspire. Certaines personnes m’attendent même parfois après la représentation pour me prendre dans leurs bras ! Pas moi, Benoît, l’acteur, mais Turing lui-même. Ils sont bouleversés par ce qu’on lui a fait subir. J’ai rarement vu ça au théâtre.

Le succès que connaît la pièce depuis sa création à l’été 2018 (déjà plus de 700 représentations, avec maintenant deux distributions – une pour Paris et une pour la tournée) est aussi rare…

C’est extraordinaire d’avoir déjà touché des centaines de milliers de spectateurs, d’avoir sillonné la France et pas mal de pays francophones, que les droits soient autant demandés à l’étranger… On en est à la troisième saison à Paris, c’est la plus grande tournée théâtrale en France depuis plus de 20 ans. Pour ma part, j’en ai joué plus de 500 et je suis très heureux de continuer [il fait toutes les dates de la tournée, et essaie d’être à Paris quand il peut – NDLR], car c’est un bonheur immense. Et également une petite responsabilité maintenant, puisqu’il s’agit d’être à la hauteur de l’attente des gens !

 

Au Théâtre Michel (Paris) jusqu’au 30 décembre
Tournée dans toute la France cette saison (calendrier consultable ici)