Notre balade au Canada, des bars lesbiens de la plus grande ville du pays aux lieux de mémoire LGBT de la capitale du Québec.
Saviez-vous que Philadelphia, le premier film hollywoodien à traiter du sida, de l’homosexualité et de l’homophobie, avait été tourné à Toronto ? Au-delà de l’anecdote pour cinéphiles, la ville canadienne est une destination prisée par la communauté LGBTQI+. En juin, notamment, pour sa marche des Fiertés qui réunit chaque année plus d’un million de personnes, mais aussi toute l’année pour sa belle variété de lieux communautaires.
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Après avoir déposé mes affaires dans ma chambre de l’Ace Hotel Toronto, je m’accoude au comptoir du bar de l’établissement pour rechercher les meilleures adresses. Bandana noué sur la tête, piercing au nez, tatouage de pieuvre sur l’avant-bras… le look de la serveuse me laisse penser que je peux lui demander quelques recommandations. "Excusez-moi, est-ce que par hasard vous connaîtriez des bars lesbiens ?" Bingo ! Elle m’indique le Three Dollar Bill, dans Queen Street. Je débarque dans le bar, à l’ambiance speakeasy, avec parquet, lumière tamisée et cocktails raffinés, où je tombe sur un groupe de queeros installé sur un canapé en cuir matelassé. La discussion se lance, dans un mélange d'anglais et de français, qu’iels ont appris à l’école, mais ont peu l’occasion de pratiquer. De toute façon, on se comprend vite dès lors qu’il s’agit de parler de fête. J’apprends que Megan, fem au look bohème un poil grunge, fait partie du groupe Harper Bizarre et joue régulièrement dans des soirées queers. Elle me rencarde sur la Pussy Power, un événement lesbien chaud bouillant dans les locaux de The Lair, qui organise régulièrement ce type de réjouissances.
Comme si je faisais déjà partie de la bande, nous partons à l’assaut du Woody’s and Sailor, pub historique dans Church Street, centre névralgique du quartier LGBTQI+ de Toronto. La rue est reconnaissable par ses nombreux drapeaux arc-en-ciel qui se déclinent aussi en passages piétons ou en street-art audacieux. L’intérieur du bar est bondé et la foule se presse autour de deux drag queens qui transforment leur petite estrade en scène du Super Bowl. Ici, la drague est frontale, pas de longs discours qui tournent autour du pot. "T’es belle", "Tu me plais", "Ça te dit qu’on passe la soirée ensemble ?" Voilà qui tranche avec Paris ! Lorsque je demande à mes potes de soirée si c’est courant, iels m’apprennent – le torse bombé – qu’ici, la plupart des filles sont directes. Une spécificité locale qui s’étend aux hétéros, tout autant encouragées à prendre les devants.
En route pour la Pussy Power
Après une courte nuit, je retrouve un groupe de touristes français·es pour une sortie organisée aux chutes du Niagara. Mon donut de chez Tim Horton et un latte au sirop d’érable comblent mon manque de sommeil, et le spectacle est à la hauteur de sa réputation. À peine remise de mes émotions, j’ai prévu de retrouver mon petit groupe pour la Pussy Power, où j’arrive sur les coups de 23h30. Ici, le dress code est familier : harnais, chocker, Dr. Martens… Sur la piste de danse, les filles s’abandonnent sur la house sensuelle et douce de la DJ JJ Rock. Les hanches se trémoussent en rythme, les bassins se frottent et les corps se mélangent jusqu’au bout de la nuit.
J’ai prévu de poursuivre mon périple canadien en me rendant dès le lendemain à Montréal, à plus de 500 km. Je profite des cinq heures de train pour grapiller un peu de sommeil et faire défiler les profils sur Tinder pour trouver un groupe aussi serviable que celui de Toronto. Énorme flop. Le week-end terminé, les guides improvisées se font plus rares.
Je me tourne donc vers un professionnel, Thom, que je retrouve à la gare et qui m’embarque pour un "Queerstory Tour". Au programme : découverte de la ville sous un prisme communautaire, en particulier l’histoire du Village et du Plateau-Mont-Royal, deux quartiers queers. Saviez-vous que le tout premier bourreau de Montréal était un colon gay contraint d’accomplir cette besogne après avoir été pris à chafouiner avec un autre homme ? C’est l’une des histoires que raconte Thom, qui sait mieux que quiconque raconter la répression policière, les soulèvements, les manifs, les combats et les célébrations, secrètes ou tonitruantes. Mon guide connaît les secrets et anecdotes qui se cachent derrière chaque pierre, les lieux de clubbing, les bars clandestins, les grandes figures qui ont façonné les luttes.
Un café, un mag et des frites
Et puisque les gouines locales n’ont pas répondu à mon appel, Thom se dévoue pour me concocter une virée. Objectif de la journée : trouver une tenue qui en jette. La ville regorge justement de friperies, en particulier sur le boulevard Saint-Laurent. On y trouve une ribambelle d’accessoires en crochet, de lunettes vintage roses, de jeans délavés à strass et, surtout, le graal… un tee-shirt rose plus moulant qu’un slip de Lil Nas X, arborant l’inscription "Move, I’m gay".
Il est encore trop tôt quand je pars à l’assaut du Village, dont les rues sont encore désertes… Je m’engouffre dans une librairie queer : L’Euguélionne. Des livres en français et en anglais, des essais sur le genre, des romans à l’eau de rose, des magazines qu’on ne trouve qu’ici, comme Lez Spread the Word, menacent de me créer un excédent de bagages à l’aéroport. Un troisième café serait-il de trop ? Je ne me pose pas la question en entrant chez Graine brûlée, gigantesque coffee shop aux allures de chapiteau. Un latte bleu et quelques chapitres de mon livre plus tard, Thom arrive, tout sourire. Je me lèche les babines à l’idée de dévorer enfin une poutine revigorante. Frites molles, sauce brune et fromage réchauffent agréablement cette fraîche fin de journée. Pour digérer, on se dirige vers un monument, une référence : le Cabaret Mado, où se réunit le meilleur de la scène drag canadienne. Pétula Claque et sa clique achèvent comme il se doit cette virée queer au Canada.
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Crédits photo : Destination Toronto