Coming out, couple, vie de famille…: être asexuel, un combat de tous les jours

Ne jamais avoir envie de sexe ? C’est possible. L’asexualité est une orientation sexuelle qui concerne environ 1% de la population mondiale, selon l’Association pour la Visibilité Asexuelle. A l'occasion de la #AceWeek2020, des asexuel.les témoignent de la difficulté de s’assumer dans une société où le sexe est partout.

« Je sentais que j’étais différente. C’était un peu gênant, j’avais peur que ce soit une maladie… » Luce, 18 ans, réalise qu’elle est asexuelle lors de son année de seconde. « Mes amis disaient que j’étais très pure, alors que les gens autour de moi se ‘‘dévergondaient’’. Moi je n’avais pas envie de sexe, ça ne me parlait pas. » Au collège et au lycée, dans les médias et dans la culture, elle n’a jamais entendu parler de l’asexualité. Apprendre le mot « asexualité » lui donne l’impression de faire « une grande découverte scientifique ». « J’ai été rassurée de voir qu’il y a pleins d’autres gens qui sont comme moi. » 

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Asexuel.les, socialement sous pression

Comme toutes les personnes contactées par TÊTU, Luce a d’abord eu peur d’avoir « un problème ». Mais une fois cette crainte balayée, la jeune fille n’est pas au bout de ses peines... Notamment à cause de certaines personnes, qui remettent en question son orientation sexuelle. « J’ai déjà eu quelques remarques du style "t’es vierge comment tu peux savoir?” » ou encore “tu n’as pas trouvé la bonne personne” ».  Surtout, confrontée à « l’hypersexualisation » de la société, Luce ne se sent pas à l’aise. « Tout le monde parle de sexe. Dans les films, au repas de famille, entre collègues… » Elle se sent « obligée d’éviter les questions », car elle n’a jamais eu et ne veut pas d’expériences sexuelles. 

Estance, 29 ans, bénévole au sein de l’Association pour la Visibilité Asexuelle, confirme qu’être asexuel.le est « socialement isolant ». « Avoir des rapports sexuels régulièrement est valorisé par la société. Ne pas en avoir, ça veut dire perdre un statut social. » Dans ces conversations qui tournent autour du sexe, « soit on est honnête et rejeté, soit on ment. Le problème, c’est qu’être “out” crée, au mieux, des malaises ». Estance explique qu’« aux yeux des autres », les personnes ACE sont « des enfants, des psychopathes ou des robots ». En bref : on les voit comme des personnes immatures, déviantes, ou dépourvues de désir, et donc d’humanité.

Le silence autour de l’asexualité

Luis*, 30 ans, travaille dans la mode à Paris. Depuis ses 14 ans, il sait qu’il est Ace. Toutefois, il a passé quinze ans à se « forcer à oublier l’asexualité ». « J’ai voulu m’obliger à ne pas être asexuel : j’ai essayé d’avoir des histoires d’un soir, d’avoir des copains, des copines, de m’intégrer… Je me mentais à moi-même car je savais que ça allait être compliqué. »

Dans ses relations, l’asexualité peut également poser problème au jeune homme. Très « extraverti », Luis a des tatouages sur le visage, des écarteurs, des piercings, des cheveux aux couleurs pastels… Ces modifications corporelles sont « associées au milieu BDSM et fétichiste », d’après lui. « Donc j’attire les personnes qui veulent des plans culs alors que ça ne m’intéresse pas… »

« Ça m’a mis dans beaucoup de situations compliquées », raconte-t-il. « Par exemple, je ne comprends pas les sous-entendus sexuels. Alors, une fois, en soirée LGBTQ+, des filles et des garçons avec qui je trainais ont proposé de "rentrer dormir à la maison." » Luis suit le groupe. Arrivés à destination, tout le monde commence à se déshabiller… Il comprend que personne n’a prévu de dormir et part précipitamment.

 

La pression de la vie de couple

Son autre problématique, c’est la recherche de l’amour. « J’aimerais être en couple. Mais je n’ose pas dire que le sexe ne m’intéresse pas…» À 30 ans, Luis n’a jamais eu de « relation sérieuse ». « Toutes mes expériences sont tombées à l’eau à cause de ça », explique-t-il. « Je voudrais trouver une personne asexuelle. Je ne pourrai pas avoir des relations sexuelles avec quelqu’un, et le fait qu’il ou elle aille voir ailleurs, ce n’est pas possible pour moi. »

Être en couple avec une personne active sexuellement peut en effet se révéler compliqué. « J’ai peur que mon copain me quitte. Ma propre mère m’a dit "t’as intérêt à bien le sucer car il va te quitter pour quelqu’un qui écarte les cuisses." », explique Maureen. Cette étudiante lilloise de 18 ans est asexuelle et a un petit ami depuis un an. « Nous sommes en relation libre, mais comme mon copain associe le sexe à l’amour, il ne veut coucher qu’avec moi. » Mais elle ne veut évidemment pas. «  Quand on s’embrasse, il veut aller plus loin. Je le stoppe et il arrête, mais il me reproche d’être frustré. »

Avant de sortir avec son amoureux, Maureen entretenait une relation à distance avec une fille parisienne, qui l’a agressée sexuellement. « Des bisous, des suçons, les mains qui remontaient au niveau des cuisses. Je l’ai repoussée plusieurs fois. Mais il y avait tellement de pression… Elle m’a forcée, elle m’a enlevé mon tee shirt, elle m’a touché, elle a glissé ses mains sous mes sous-vêtements… C’était un enfer. Ce n’était pas consenti. Elle m’a tripoté en bas, je l’ai repoussée, et elle s’est calmée. Après j’ai pleuré, et j’ai rompu avec elle une fois qu’elle était partie. »

Violences sexuelles

Selon Estance, de l’AVA, « les personnes asexuelles sont beaucoup plus victimes de violences sexuelles ». Notamment car « le devoir conjugal est toujours inscrit dans la loi. Un mariage n’est pas considéré valide si on ne couche pas ensemble. » Le peu de chiffres concernant les violences sexuelles subies par les personnes asexuelles rend difficile la reconnaissance de cette oppression. « Au sein de l’association, des gens viennent me parler dans une détresse psychologique abjecte. Certains se retrouvent SDF car leur conjoint.e les mets dehors après un coming out asexuel… »

Marina, 25 ans, est réceptionniste dans un camping bordelais. Elle aussi, trouve ça « compliqué » d’avoir une relation amoureuse. Le sexe ne lui apporte « aucun plaisir, si ce n’est celui de "faire plaisir" à l’autre. Un peu comme quand on prépare son meilleur repas à son conjoint. » Le mieux pour elle serait de rencontrer une personne asexuelle… Ou du moins une personne qui « peut se passer de sexe ou en a envie seulement occasionnellement ». Sinon, elle est prête à « établir une relation libre », même si elle estime que c’est un « sacrifice » car ce n’est pas ce à quoi elle aspire. 

"On veut me réparer"

Quand on lui dit qu’elle n’est « pas normale » et qu’il faudrait « voir un gynécologue ou un sexologue pour résoudre le problème », Marina trouve ça « malveillant » : « On veut me réparer ! Mais je me sens bien ainsi. »

Pour Estance (AVA), ces remarques ne sont pas anodines. Très souvent les personnes asexuelles sont « psychiatrisées et médicalisées ».  On les envoie voir des psys et des gynécologues. « Depuis 1977, le "trouble du désir sexuel hypoactif" est entré dans le Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux (DSM). Donc l’asexualité est considérée comme une maladie mentale. » En 2013, « sous pression de la communauté asexuelle », même si l’asexualité figure toujours dans le DSM, il a été précisé que « si la personne s’autodéfinit comme asexuelle, elle n’est pas malade ». Le diagnostic est donc conditionné par le niveau de détresse et d’acceptation de la personne. 

Thérapies forcées

Maureen, l’étudiante lilloise, a subi cette psychiatrisation. « Mes précédents psy me disaient que mon manque d’envie sexuelle était dû à ma dépression, et que j’allais "guérir" grâce à leurs thérapies. Je ne les croyais pas du tout… C’est mon orientation sexuelle, pas une chute de libido. Je n’aurai jamais de doutes sur moi-même sur ce sujet. C’est vraiment ce qui m’énerve le plus : qu’on veuille me dire à ma place ce que je veux. » 

Pour Maureen comme pour Estance, la solution doit partir d’« une meilleure représentation de l’asexualité ». À part une courte scène dans Sex Education et un personnage secondaire « puéril et enfantin » dans Bojack Horseman, il existe peu de personnages asexuels dans la culture mainstream, explique Estance. « Si on ne le voit pas, on ne pense pas que ça existe. Si on ne montre pas de personnages queers, notamment asexuels, qui soient heureux et épanouis et qui servent à autre chose que faire avancer l’histoire du héros hétéro, on ne permet pas aux concernés de s’identifier. » A bon entendeur. 

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