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AssociationsSanté mentale des personnes LGBT+ : une psychologue tire la sonnette d’alarme

Par Nicolas Scheffer le 07/04/2021
psychologue

Nadège Pierre, psychologue au Centre 190, spécialisé dans la santé des personnes LGBTQI+ fait le point après un an de restrictions sanitaires. Et s'inquiète de l'augmentation des pratiques de chemsex chez ses patients gays.

On sait déjà que l'épidémie de coronavirus a mis un coup à la lutte contre le VIH/sida. Le nombre de dépistages est tombé en flèche pendant le premier confinement, et les chiffres n'ont pas été rattrapés depuis lors. Mais qu'en est-il des effets sur la santé mentale ? Comment la modification brutale de nos habitudes a fragilisé en particulier les personnes LGBTQI+ ?

Au Centre 190, spécialisé dans les problématiques de santé LGBTQI+, les patients se bousculent pour avoir un rendez-vous chez le psy. Dans une interview à TÊTU, Nadège Pierre, psychologue et sexologue, a répondu à nos questions pour la journée mondiale de la santé.

Depuis le premier confinement, vous avez constaté une augmentation de la demande de prise en charge des personnes LGBTQI+. De quel ordre ?

Nadège Pierre : Avant l'épidémie, les consultations psy du 190 étaient déjà très sollicitées. Depuis un an, nous travaillons encore plus. Les confinements ont réveillé la solitude, évidemment. De nombreux patients respectent de manière très stricte les mesures sanitaires. Ils ne s'autorisent pas un café partagé, un apéritif ou un dîner avec des amis. Certains d'entre eux ressentent une responsabilité forte pour ne pas propager la maladie, au point, parfois, de ne pas écouter leur besoin de sociabilité. Ils sont souvent très sévères avec eux-même. Dans d'autres cas, le confinement facilite la rupture du lien avec les autres.

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Les études montrent que les personnes LGBTQI+ ont plus de risques psycho-sociaux que la population générale. Il faut du courage pour se construire en étant victime de discrimination. Cela entraîne une certaine force, mais aussi du stress pour une partie des personnes LGBTQI+.

Des éléments particuliers doivent-ils nous alerter que c'est le moment de consulter ? 

Le sentiment de tristesse et de solitude sont souvent des déclencheurs. Les troubles de l'appétit ou du sommeil, des douleurs somatiques sont des marqueurs essentiels. Ce qui est signifiant, c'est le changement : qu'est-ce qui fait qu'au premier confinement, je ne buvais pas et maintenant, c'est trois verres tous les soirs ? Que j'augmente ma consommation de tabac ? Quand ces éléments s'installent, aller voir un psy est une bonne idée. Ça ne veut pas dire que c'est grave, mais ça peut vouloir dire qu'on a besoin de lâcher des choses et comprendre ce qu'il se passe.

Votre patientèle est principalement composée d'hommes gay, est-ce que vous remarquez une différence de réception des mesures sanitaires par rapport à la population générale ?

Je ne voudrais pas qu'on croit que les gays vont tous mal, mais on remarque une plus grande pratique du chemsex. Depuis octobre-novembre, quasiment tous mes patients qui avaient arrêté le chemsex ont repris.

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Le chemsex semble beaucoup plus accessible. Il apparaît comme un moyen facile de rompre l'ennui et la monotonie, alors que la vie sous le confinement manque de surprise. Certains patients culpabilisent ensuite d'avoir pris des risques liés au Covid. La consommation de produits, a un effet immédiat d'apaisement de l'anxiété. Avant, on pouvait relâcher la pression dans un concert, en faisant du sport...

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Dans cette période très difficile, le #MeTooGay a également bouleversé de nombreux patients, et c'est quelque chose qui m'inquiète. Ces témoignages terribles font remonter des choses qui resurgissent de l'inconscient. Il y avait eu un phénomène similaire avec la sortie de Grâce à Dieu, mais là, ça flambe. Les personnes sont seules face à cela et ont le temps d'y réfléchir...

On espère pouvoir lever une partie des restriction sanitaire dans les mois à venir. Comment anticipez-vous la sortie du confinement ?

Je pense que globalement, ça va bien se passer. Lorsqu'on va retrouver une vie ordinaire, il faut s'attendre à ce qu'il y ait beaucoup de bruit, beaucoup de contacts, de stimulations sociales. Comment va-t-on réagir à cela ? Il va y avoir un temps d'adaptation avant de retrouver le métro où l'on se touche, les micro-agressions du quotidien... À la maison, on s'est construit une forme de zone de protection. Pour certains, ce sera un peu compliqué de retrouver les codes sociaux.

C'est très difficile d'anticiper comment on va réagir à une situation inédite. On n'a pas idée non plus du retentissement d'avoir bousculé d'un seul coup nos habitudes comme la séance de sport. Il y a des effets à long terme plus ou moins important qu'il faudra penser.

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Crédit photo : Adrien Delforge / Unsplash