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« J’en avais marre des films sur le coming out » : « Shiva Baby », une comédie queer et décalée

Présenté l'an passé au Festival du cinéma américain de Deauville, le premier long-métrage d'Emma Seligman s'impose comme une comédie acérée qui mêle bisexualité et religion juive avec brio. Shiva Baby débarque dès vendredi sur MUBI.

Un enfer sur Terre : voilà comment Danielle, l'héroïne torturée de Shiva Baby, pourrait décrire la situation dans laquelle elle se trouve tout au long du film. À la suite d'un décès dans l'entourage de sa famille, cette jeune universitaire un brin paumée est contrainte de se rendre à une shiv'ah (période de deuil observée dans le judaïsme) avec ses parents pour honorer le défunt. C'est là que tout se complique : son sugar daddy fait partie des convives. Pire encore, celui-ci est marié et père d'un nouveau-né – deux données qu'elle ignorait. Et comme si cela ne suffisait pas, Danielle se rend compte que son ex-petite amie, à la vie parfaite et bien rangée, est également présente.

Une comédie déguisée en thriller

Disponible dès ce vendredi 11 juin sur le service de streaming MUBI, Shiva Baby est le tout premier long-métrage d'Emma Seligman. Et pour son entrée en matière, la réalisatrice canadienne mise sur un pitch singulier, allègrement inspiré de sa propre vie. "Je ne suis jamais tombée sur mon sugar daddy lors d'une shiv'ah jusqu'ici, précise-elle sur le ton de la blague. Mais j'ai puisé dans tous ces moments gênants qui adviennent lors des réunions de famille où on te harcèle de remarques sur ton corps, sur ta vie amoureuse, sur tes projets de vie… Finalement, j'ai essayé de reproduire l'anxiété que me provoquaient ces situations-là".

Une comédie anxiogène, c'est bien ce que la jeune cinéaste propose avec Shiva Baby. Sur une durée de 1h18, le film concentre son action au sein cette maison austère où se déroule la shiv'ah. Comme prise au piège, Danielle doit naviguer entre les tantes inquisitrices et l'épouse suspicieuse de son sugar daddy – jouée par Dianna Agron, inoubliable Quinn dans la série Glee. À chaque nouvelle interaction, elle semble crouler davantage sous le poids des mensonges et des non-dits. Une tension permanente et toujours croissante qui confère au long-métrage une atmosphère semblable à celle d'un thriller. Et c'est le but !

Crédit photo : Utopia / Pacific Northwest Pictures

"Ce n'était pas mon intention dès le départ, nous confie Emma Seligman à ce sujet. Disons que je savais que je pouvais faire un film drôle. Mais je n'étais pas sûre de parvenir à le rendre suffisamment captivant pour faire en sorte que les gens ne sortent pas de la salle. J'ai alors regardé plein de films qui se déroulaient sur une seule journée et dans un seul endroit. Et la plupart d'entre eux étaient des thrillers, donc j'ai décidé d'implémenter des éléments que j'avais trouvés dans ces œuvres dans le scénario".

Bisexualité et féminisme

Avant d'être le projet conséquent qu'il est aujourd'hui, Shiva Baby était un court-métrage. La transition d'un format à l'autre fut bénéfique pour la réalisatrice, qui n'hésita pas à explorer plus en profondeur la bisexualité de son héroïne. C'est ainsi qu'elle rajouta le personnage de Maya, l'ex-copine de Danielle qui excelle dans tous les domaines. Leur relation conflictuelle et le fait que leurs familles respectives soient au courant confèrent au film une subtilité supplémentaire. Puisque de toute évidence, rares sont les fictions cinématographiques à traiter d'identité queer dans un contexte judaïque. Là encore, Emma Seligman s'est appuyée sur son vécu de femme bie pour apporter une dimension authentique appréciable à son récit.

"Je ne peux parler que de ma propre communauté juive qui est très réformée, précise-t-elle. Mais j'ai grandi au sein d'une famille qui était très acceptante de la communauté LGBTQI donc c'était important pour moi de le montrer à l'écran". En tout cas, il n'était jamais question de faire de Shiva Baby une affaire de coming out, qui est d'ailleurs un ressort narratif dont la réalisatrice se passerait volontiers. "J'en avais marre des films qui tournent autour de cet aspect-là, insiste-t-elle. Si ça doit forcément arriver, j'aimerais que ce soit dédramatisé. Plus jeune, j'étais convaincue que mes parents accepteraient ma sexualité mais voir autant d'histoires de coming out qui tournent mal m'a beaucoup inquiétée à l'époque".

Crédit photo : Utopia / Pacific Northwest Pictures

Sur le fond, Shiva Baby demeure une fiction assurément féministe. C'est d'ailleurs là tout le propos du film. "Quand tu es une femme, on te dit que tu dois sortir avec quelqu'un, avoir une carrière traditionnelle et un semblant de stabilité, explique Emma Seligman. Et en même temps, aujourd'hui, on nous encourage à être indépendantes et à faire ce qu'il nous plaît. On essaie de nous pousser à être tellement de choses différentes en même temps que ça provoque des crises de panique. J'espère que les gens qui vont voir le film vont prendre conscience que les pressions qu'on met sur le dos des jeunes femmes sont contradictoires".

Pour un premier film, Shiva Baby se présente comme une comédie grinçante réussie qui parvient à mélanger les genres pour délivrer une trame captivante de bout en bout. Son humour particulier, essentiellement basé sur le malaise, risque de ne pas séduire le plus grand nombre mais n'en demeure pas moins maîtrisé et efficace. Il présage de bonnes choses pour sa réalisatrice qui planche sur un second long-métrage "centré sur deux filles queers qui organisent un fightclub clandestin dans leur lycée pour essayer de voler les filles populaires aux joueurs de football". Un pitch saugrenu… mais qui fait déjà envie.

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Crédit photos : Utopia / Pacific Northwest Pictures


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