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AssociationsValérie Pécresse en Île-de-France : entre assos LGBT et droite catho, le grand écart permanent

Par Marie-Pierre Bourgeois le 17/06/2021
Valérie Pécresse, présidente sortante de la région Ile-de-France

Peut-on à la fois s'assurer le soutien des fans de la Manif pour tous et la reconnaissance d'associations LGBT ? C’est ce que tente Valérie Pécresse, candidate à sa réélection pour les élections régionales en Île-de-France des 20 et 27 juin, qui défend fièrement son bilan "au service de la lutte contre toutes les discriminations". Vérité ou effet de manche ? Éléments de réponse.

« J’ai très mal dormi la nuit de l’élection de Valérie Pécresse. Je me suis demandé comment nous allions faire avec une patronne aussi ouvertement anti-LGBT. Puis finalement, les choses se sont plutôt bien déroulées. » Le témoignage est celui du numéro un d’une association LGBT de Paris. « C’est pas si pire », résume pour sa part Clémentine Autain, tête de liste France insoumise pour les élections régionales de juin 2021.

La lune de miel avec la Manif pour tous

Quand Valérie Pécresse devient présidente de la région Île-de-France en décembre 2015, elle arrive pourtant avec de lourds bagages. À l’automne 2012, alors que La Manif pour tous (LMPT) découvre l'art de faire du bruit dans la rue, celle qui est alors députée des Yvelines choisit clairement son camp. Sur LCI, interpellée sur l'impossibilité de "démarier" les couples homos quand la droite reviendra au pouvoir, elle rétorque : "Si bien sûr, on peut tout à fait imaginer de mettre en place un statut qui soit un statut d'union civile et de transférer les droits sur un statut d'union civile, ça peut se faire".

Autre souvenir gravé dans les mémoires LGBT : en pleine campagne pour les régionales de 2015, elle participe à un "grand oral" de LMPT, encore, qui interroge les candidats sur leurs propositions. À la tribune, elle se montre très offensive. « Énormément de ces associations sont uniquement là pour faire du lobbying politique. Elles n’ont pas de projet régional (…) On ne subventionnera pas la théorie du genre », déclare-t-elle. En cohérence avec la présence sur ses listes de plusieurs membres de Sens commun, l'émanation politique de LMPT. L’une d’entre eux, Caroline Carmantrand, cofondatrice du mouvement anti-mariage pour tous "Les mères veilleuses", va même devenir, sous sa présidence du Conseil régional, présidente de la Commission de la famille.

Valérie soigne ses subventions LGBT…

Six ans plus tard, le bilan de Valérie Pécresse est-il à l'image de sa campagne ? L’Inter-LGBT, la plus importante association LGBT en Île-de-France, donne ce chiffre : "Depuis l’élection de Valérie Pécresse, nous touchons 40.000 euros pour organiser la Marche des Fiertés et le podium à la fin de la manifestation". Et Matthieu Gatipon-Bachette, son porte-parole, de reconnaître : "C’est le même montant que sous Jean-Paul Huchon, son prédécesseur socialiste". "Là où nous avons moins apprécié, nuance-t-il, c’est quand elle a décidé d’arrêter de financer la présence d’un char de la Région. Elle nous a annoncé qu’elle payait déjà celui du CRIPS, le centre régional d’information et de prévention du sida, et qu’elle ne voyait pas le besoin qu’il y ait plusieurs chars de la collectivité. C’est un gros bémol : d’une certaine façon, cela veut dire que la Région ne s’investit pas en son nom et qu’elle ne soutient pas nos revendications."

"Si on ne retient que ça de tout notre bilan, c’est bien triste."

"Est-ce que l’Île-de-France a baissé les subventions pour organiser la Marche des Fiertés ? Non. Fin de l’histoire", balaie Patrick Karam, bras droit de Valérie Pécresse, vice-président en charge de la vie associative à la Région. Avant de justifier : "C’était une décision rationnelle, d’avoir un seul char. Honnêtement, celui du CRIPS était immense, on ne voyait que lui dans toute la manif ! Si on ne retient que ça de tout notre bilan, c’est bien triste. Parlons de tout ce qu’on a pu faire pendant cette mandature."

Côté chiffres, justement, la majorité sortante affiche un bilan de 1,5 million d’euros de subventions annuelles aux associations qui luttent contre les LGBTphobies. Sous la mandature précédente, celle du socialiste Jean-Paul Huchon (2008-2014), le budget annuel était de 1,75 million d'euros par an pour la lutte contre les discriminations LGBT et l'égalité hommes-femmes. Interrogée sur l'enveloppe globale afin de pouvoir faire la comparaison directe, l'équipe de Valérie Pécresse s'en est toutefois montrée incapable, arguant de lignes différentes dans les budgets…

L'équipe sait en revanche nous indiquer où sont partis les sous. À commencer par les sports, avec le soutien financier aux Gay games pendant trois ans ainsi qu'à Rouge direct, association de lutte contre l’homophobie dans les fédérations sportives. "J’ai dit très clairement à toutes les ligues de sport : 'les premières qui enterrent la moindre affaire sur le sujet, je leur coupe les subventions', plastronne Patrick Karam. Rouge direct a trouvé ce message très fort. Ils étaient écoeurés avant que nous n’arrivions, ils venaient même de mettre fin à leur précédente association, c’est pour vous dire !"

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Valérie Pécresse fait valoir pour sa part que la question du testing et de l’engagement pénal des associations pour les victimes d’actes homophobes a été l’une des priorités de son mandat : "Les associations n’avaient pas forcément cette culture d’aller devant la justice pour soutenir les personnes qui portent plainte. En aidant Stop homophobie, nous avons changé ce phénomène." Et son vice-président à la vie associative d’enfoncer le clou : "Nous versons à Stop homophobie environ 50.000 euros par an. Ils n’avaient encore jamais été financés auparavant." Autre exemple qu'aime à mettre en avant la présidente sortante pour sa réélection : la grande campagne de lutte contre les agressions et le harcèlement dans les transports en commun, qui vise particulièrement les personnes LGBTQI+. "Valérie m’a dit quand je suis arrivé que j’avais carte blanche et qu’il ne me manquerait jamais un sou", résume Patrick Karam.

…Pécresse soigne sa droite catholique

François Damerval, conseiller régional Europe-Ecologie-Les-Verts (ELLV), ne partage pas cet enthousiasme, pointant les contradictions de la présidente de droite. "Quand on attribue des subventions à une association LGBT mais qu’on soutient dans le même temps des catholiques proches de la Manif pour tous, est-ce que cela n’annule pas tous les efforts ?” L’élu fait notamment référence aux subventions versées après l’incendie de la cathédrale Notre-Dame en avril 2019. Alors que plusieurs structures répondent à un appel à projets de la Région pour participer à sa reconstruction, à l’instar de la Fondation de France, une institution publique, Valérie Pécresse fait un autre choix. Elle décide d’attribuer cette subvention de 10 millions d’euros à la Fondation Notre-Dame, dirigée par Monseigneur Aupetit. Membre de la Conférence des évêques, celui-ci a fait comme elle partie des soutiens importants de la Manif pour tous en 2013.

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Autre subvention qui a posé question à la gauche régionale, celle versée en 2017 à la fédération départementale des associations catholiques des Hauts-de-Seine. "C’est l’un des piliers de la Manif pour tous qui prend régulièrement position contre le droit à l’IVG", souligne Céline Malaisé, présidente du groupe mélenchoniste à la Région.

Valérie Pécresse se défend pied à pied

La question des études de genre a également refroidi les militants LGBT. Fin 2016, le Conseil régional valide la liste des projets scientifiques qu’il soutiendra pour les prochaines années, via les Domaines d’intérêt majeur (DIM). Dans cette liste, les recherches sur les études de genre et les discriminations n’apparaissent plus. Faut-il y voir la réalisation de la promesse que Valérie Pécresse avait faite lors de son grand oral devant LMPT ? L'ancienne ministre de la recherche et de l’enseignement supérieur le nie : "C’est un collège de chercheurs du monde entier qui valident nos DIM. La vérité, c’est qu’en 2016, nous n’avons reçu aucune candidature pour financer des études de genre." Ce que confirme Isabelle This Saint-Jean, conseillère régionale (PS) et spécialiste de l’enseignement supérieur, tout en pointant la responsabilité de la présidente : "Le message envoyé aux chercheurs qui travaillent autour des études de genre était assez clair pour qu’ils ne postulent pas", fait-elle valoir dans La Croix.

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"Les financements et les sujets sont renouvelés tous les quatre ans, il est donc normal qu’ils évoluent en fonction des projets que nous recevons. En ce moment, nous cherchons des sujets de recherche à financer sur le big data et le numérique. Si des universitaires travaillent sur le genre et le numérique, ils sont évidemment les bienvenus pour postuler. Je ne suis jamais intervenue dans les jurys de recherche de la Région", maintient Valérie Pécresse, qui conclut : "Je ne demande qu’une chose, qu’on me juge sur mes actes, ma politique à la Région et non sur des bouts de phrase."

Double jeu

Ferait-on donc un mauvais procès à la présidente de région, à partir de ses positions plutôt que sur ses actes ? Jean Spiri, le patron du CRIPS, répond par l’affirmative. "Quand Valérie Pécresse est venue sur notre stand à Solidays en 2016, nous avions fait un petit jeu auquel les festivaliers étaient invités à participer pour déconstruire les stéréotypes de genre. Elle y a joué avec plaisir", raconte-t-il.

Micro fermé, un élu affirme même qu’elle a tenu tête à Sens commun. "Vous ne pouvez pas imaginer le nombre de messages que nous avons reçus quand Valérie Pécresse a signé la charte de l’Autre cercle [une association qui œuvre pour l’inclusion des personnes LGBT+ dans le monde du travail, ndlr]. Elle a tenu bon alors qu’on lui disait qu’elle faisait du communautarisme.  Je pense que quand elle a fait le calcul d’intégrer Sens commun à sa majorité, elle ne savait pas vraiment à qui elle avait affaire."

"Diriger la région Île-de-France sans avoir un vernis LGBT-friendly est compliqué…"

Voire… Bruno Beschizza, le maire LR d’Aulnay-sous-Bois, est tête de liste en Seine-Saint-Denis pour la réélection de Valérie Pécresse. Ce conseiller régional a pourtant un CV chargé sur ces sujets. En 2016, il fait interdire dans sa commune la diffusion d’une campagne de prévention contre le sida montrant des couples d’hommes. Il l’estime "contraire aux bonnes mœurs et à la moralité" et juge qu’elle "porte atteinte à la dignité au risque de heurter la sensibilité de l’enfance et la jeunesse". Le tribunal administratif lui donnera tort. Autre fait d’armes de ce proche de la Présidente : son soutien à l’installation d’une école musulmane hors contrat dans sa ville en 2018. L’association qui la finance, Espérance musulmane de la jeunesse française, accuse pourtant l’Éducation nationale de vouloir notamment mettre en place "des sorties scolaires dans les Gay pride" (sic).

Valérie Pécresse jouerait-t-elle un double jeu, multipliant les gestes vers les associations LGBTQI+ d'un côté tout en assurant ses arrières auprès de la droite traditionnelle ? "Il est très clair que Valérie Pécresse tient un double discours. Elle veut séduire à la fois la gauche et la droite, d’où ce très grand écart idéologique", analyse François Damerval. De fait, relève Matthieu Gatipon-Bachette pour l'Inter-LGBT, "il est évident que diriger la région Île-de-France sans avoir un vernis LGBT-friendly est compliqué… Elle a bien compris qu’il valait peut-être mieux maintenir le flou sur certains aspects de sa politique pour convaincre de façon large." En politique, ménager la chèvre et le chou reste un art.

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Crédit photo : capture d'écran LCI, "La grande confrontation"