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diplomatieFabien Azoulay : les coulisses du transfert en France du détenu gay depuis son enfer turc

Par Nicolas Scheffer le 13/09/2021
fabien azoulay

Pour un achat de GBL, le Français Fabien Azoulay a été condamné en 2017 à seize ans de prison en Turquie. Juif et gay, il y a subi l'enfer jusqu'au 17 août dernier, date de son rapatriement en France. Ses avocats ont accepté de raconter à TÊTU les coulisses de ce transfèrement.

"Depuis qu'il est revenu, il est euphorique". Au sortir d'une visite à la maison d'arrêt de la Santé, à Paris, l'avocate de Fabien Azoulay ne cache pas son soulagement en ce mois de septembre 2021. Son client franco-américain, aujourd'hui âgé de 43 ans, a passé quatre ans en "enfer" après avoir été condamné à seize ans de prison en Turquie, où il se trouvait afin de recevoir des implants capillaires, pour une commande de GBL (un solvant industriel qui produit les effets du GHB). Au terme de quatre années de bataille, le 17 août dernier, ses avocats, Me Carole-Olivia Montenot et Me François Zimeray, finissent par annoncer le rapatriement de leur client en France, où il purge désormais sa peine. Ils racontent à TÊTU l'histoire de ce premier transfèrement depuis plus de quinze ans entre la Turquie et la France.

Premier obstacle à lever : la traduction de la condamnation en France, où la possession de GBL est autorisée. La négociation entre les deux pays a abouti à la requalifier en recel, passible ici de cinq ans de prison. Reste à modifier la peine en conséquence. "Nous espérons obtenir une audience rapidement afin qu'il puisse maintenant sortir vite", plaide Me Montenot. Heureuse des meilleures conditions de détention de son client, l'avocate regrette le temps qu'il a fallu pour que Fabien Azoulay rentre en France.

Le risque du coming out médiatique

Soucieux de protéger leur client en ne l'exposant pas médiatiquement, les défenseurs de Fabien Azoulay ont d'abord travaillé dans l'ombre. Après avoir épuisé les recours possibles en Turquie, ils sollicitent l'aide du ministère français des Affaires étrangères. Mais après un an encore sans résultat, l'équipe d'avocats se résout à saisir l'opinion publique, via la presse. À partir du printemps dernier, de nombreux médias dont TÊTU se font alors l'écho de cette affaire, ainsi que des mauvaises conditions de détention du Français en Turquie. "C'était un choix qui n'allait pas de soi, c'était une très grosse responsabilité parce qu'il s'agissait de faire le coming out de quelqu'un en train de croupir dans une prison turque", nous explique Me François Zimeray, ancien ambassadeur.

"Fabien Azoulay était quotidiennement harcelé à cause de son orientation sexuelle"

En effet, "Fabien Azoulay était quotidiennement harcelé à cause de son orientation sexuelle, ses codétenus l'ont battu et brûlé au point d'en perdre le sommeil", décrit son avocate. "Je prie et je pleure chaque jour pour qu’un miracle se produise. Je ne me vois pas rester ici pendant 16 ans et 8 mois", écrivait alors le détenu depuis sa geôle, dans des lettres publiée par France 24, se déclarant persécuté parce que gay et juif. À ce moment-là, il ne peut parler que dix minutes par semaine avec sa famille, ce qui empêche de dialoguer véritablement avec ses avocats.

Diplomatie entre Macron et Erdogan

Une fois l'opinion publique alertée, "halte au feu, on ne fait plus aucun commentaire. On donne sa chance à la diplomatie", reprend Me François Zimeray. Leur chance : Emmanuel Macron doit rencontrer en juin le président turc Recep Tayyip Erdogan en marge d'un sommet de l'OTAN. Une occasion d'évoquer le dossier Azoulay au plus haut niveau. "Dans la nuit, poursuit l'ancien ambassadeur, je fais une note au président de la République en mettant en copie Clément Beaune ", le secrétaire d'État du Quai d'Orsay. Ouvertement gay, celui-ci a reçu François Zimeray à deux reprises et sensibilisé Emmanuel Macron à ce dossier.

"Tant que l'avion n'avait pas quitté l'espace aérien turc, nous n'étions sûrs de rien"

Une fois que les deux présidents se sont parlé, "tout ce qui avait bloqué depuis des années s'est animé", témoigne l'avocat. "La situation de Fabien Azoulay est devenue un révélateur d'une meilleure relation entre les deux pays" et, deux mois plus tard, le Français prend enfin place à bord d'un avion, destination la France où ses avocats retiennent leur souffle : "Tant que l'avion n'avait pas quitté l'espace aérien turc, nous n'étions sûrs de rien".

Fabien Azoulay attend son audience en France

À Paris, en arrivant à la maison d'arrêt de la Santé, Fabien Azoulay a également été menacé. "À sa fenêtre, il a entendu 'Azoulay, on va te brûler'. Certainement pour l'intimider et instaurer un rapport de force", nous décrit Me Montenot. Depuis, il a été placé dans un quartier pour détenus vulnérables, en attendant que sa peine soit réaménagée.

Car c'est désormais le juge français qu'il faut convaincre. Devant les magistrats turcs, Fabien Azoulay s'était défendu en expliquant qu'il ignorait que la Turquie avait changé sa loi concernant le GBL. En effet, six mois avant son voyage, la possession de ce solvant était encore autorisée dans le pays. En France, il attend désormais une date d'audience. Pendant un temps, son dossier était traité par le parquet de Bobigny, débordé, ce qui laissait présager d'un délai dans plusieurs mois. Il a été transféré à celui de Paris, laissant espérer une fin prochaine à ce remake de Midnight Express.

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Crédit photo : capture d'écran Facebook