Interview"Si les chars de la Pride se joignent aux manifs des retraites, alors bingo !"

Par Nicolas Scheffer le 16/01/2023
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Marine Tondelier, 36 ans, conseillère municipale d'Hénin-Beaumont dans le Pas-de-Calais, a été élue en décembre nouvelle secrétaire nationale du parti Europe Écologie-Les Verts (EELV), succédant à Julien Bayou. Un mois plus tard, la voici devant son premier gros dossier : la mobilisation de la gauche contre la nouvelle réforme des retraites voulue par le gouvernement. Entretien.

Vous lancez cette semaine la mobilisation d'EELV contre la réforme des retraites. Quel est votre objectif, un retrait pur et simple du texte ?

Marine Tondelier : Nous ne souhaitons pas qu’après cette réforme, les gens aient à travailler davantage. Il y a également le problème du niveau des pensions, qui doit être digne, ce qu’il n’est pas aujourd'hui pour trop de personnes. Le gouvernement fait croire que chaque retraité aura au moins 85% du Smic, mais lorsqu’on regarde les conditions, elles sont très restrictives : il faut avoir une carrière complète et au niveau du Smic, ce qui exclut les personnes qui ont eu du temps partiel ou une carrière hachée, soit la plupart des personnes concernées par les petites retraites. D’ailleurs, cette mesure faisait déjà partie de la loi Fillon votée en 2003 et qui devait s’appliquer en 2008… Le gouvernement nous présente donc comme une concession quelque chose qui a déjà été voté et n’a jamais été appliqué : on se moque de nous ! Ils oublient également de nous dire que les économies liées à la réforme vont d’abord peser sur les plus modestes car les cadres partent déjà à plus de 64 ans.

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N'est-ce pas aussi un bras-de-fer générationnel, avec des jeunes qui doivent sans arrêt concéder des sacrifices pour une retraite à laquelle ils n’auront de toute façon pas droit dans des conditions aussi favorables que leurs aînés baby-boomers ?

Chez beaucoup de jeunes de la génération climat, le doute sur notre capacité à préserver l’habitabilité de la planète, qui pourrait être remise en question d'ici 30 ans, génère beaucoup d’éco-anxiété. Les scientifiques nous disent que dans trois ans, si nous n’avons pas pris les bonnes mesures, il sera trop tard. Il y a donc une forme de fatalisme d’une génération qui ne peut pas se projeter dans un monde à +4 degrés, ce qui menacerait tout notre système de protection sociale, nos droits et nos libertés. Pour les moins de 35 ans, combattre pour sa retraite, ça veut dire manifester aujourd’hui mais aussi préserver demain. "Retraites, climat, même combat !"

"Il faut faire de ces marches des moments de fierté, de joie et d’enthousiasme avec de la musique, des chants…"

Comment envisagez-vous cette mobilisation, entre une grande grève générale ou des journées d’actions parsemées ?

Ce sont les syndicats qui savent mobiliser au mieux le monde du travail, je leur fais entièrement confiance pour cela et nous serons, les partis politiques, en soutien évidemment. Il faut faire de ces marches des moments de fierté, de joie et d’enthousiasme avec de la musique, des chants… Les Françaises et les Français viendront et reviendront manifester s’ils passent un bon moment dans cette période difficile. Et si les chars de la Pride viennent rejoindre et animer les manifs des retraites, alors bingo !

Sur une autre actualité, dramatique : Lucas, un adolescent de 13 ans, s’est suicidé après avoir subi à l'école un harcèlement homophobe. Comment selon vous faire enfin reculer efficacement les LGBTphobies en France ?

Ce qu’il s’est passé est effroyable et doit interroger le système scolaire et la société. Pour trop de monde en France, être LGBTQIA+, c’est vivre des humiliations au quotidien, de la part du système scolaire, mais aussi de l’État qui fait par exemple du changement d’état civil un parcours du combattant. Les discours LGBTphobes, qui se répandent sur des chaînes télévisées complaisantes, ont fait l’objet d’une trop grande tolérance et se sont installés. Il y a aussi une responsabilité du personnel politique, et je suis fière d’appartenir à un parti qui a toujours fait une grande place aux sujets LGBTQIA+ et mis en visibilité des personnes se revendiquant de leur appartenance à la communauté : Hélène Hardy et Mélissa Camara, membres de la direction du parti, Mélanie Vogel, sénatrice, David Belliard et Antoine Maurice, têtes de liste aux dernières municipales respectivement à Paris et à Toulouse, etc. On sait à quel point le fait que des personnes publiques vivent de manière ouverte et épanouie leur homosexualité ou leur identité de genre peut être important pour des jeunes qui peuvent être éloignés de la communauté ou vivent dans des familles homophobes et transphobes.

"La transphobie, l’homophobie, les violences sexistes et sexuelles sont des sujets particulièrement complexes à aborder et trop souvent, les profs n’y sont pas formés. Quand ils ne se sentent pas prêts, il faut que des associations puissent prendre le relai."

Et à l’école ?

L’école est un lieu essentiel pour faire évoluer la société. Les interventions qui peuvent y être organisées ont un vrai impact. Elles doivent être réalisées dès le plus jeune âge, quitte à ce que des spécialistes extérieurs à l’école s’occupent de ces séances : la transphobie, l’homophobie, les violences sexistes et sexuelles sont des sujets particulièrement complexes à aborder et trop souvent, les profs n’y sont pas formés. Quand ils ne se sentent pas prêts, il faut que des associations puissent prendre le relai.

À propos des violences conjugales, vous avez appelé au sujet de l'affaire Quatennens à ce que les personnes condamnées soient inéligibles pendant un temps. C’est une proposition de réforme pénale ?

Il faut que l’on aborde ce débat. Il me paraît incompréhensible que quelqu’un qui ait été condamné très récemment pour de tels faits nous représente à l’Assemblée nationale. Pour autant, j’ai été extrêmement choquée d’entendre les leçons de morale d’Aurore Bergé (présidente du groupe de la majorité présidentielle) sur le sujet, alors que son parti a investi aux législatives Jérôme Peyrat, quelqu’un qui a infligé à sa femme 14 jours d’ITT. Il s’agit une instrumentalisation indigne, comme pour se réhabiliter à peu de frais sur un sujet où les macronistes sont eux-mêmes très loin d’être exemplaires, entre Gérald Darmanin et Damien Abbad…

Et Julien Bayou, votre prédécesseur accusé dans les médias de violences psychologiques par une ex-compagne, faut-il lui retirer son mandat ?

La justice n’est pas saisie, mais la cellule d'EELV en charge des violences sexistes et sexuelles, une structure indépendante qui n’a pas à me rendre de comptes, enquête. Elle peut prononcer des sanctions, y compris en cours d’instruction, et n’a pour l’instant pas choisi de le faire. Julien Bayou a démissionné du secrétariat national du mouvement, ainsi que de la présidence du groupe. Il continue son travail de député et reste adhérent du mouvement.

"Il est faux de croire que l’on est obligé de s’accrocher au nucléaire pour produire une énergie décarbonée."

Vous vous opposez farouchement au nucléaire. N’est-ce pas un outil utile dans la transition vers une énergie décarbonée ?

Il est faux de croire que l’on est obligé de s’accrocher au nucléaire pour produire une énergie décarbonée. L’Allemagne, qui l'a abandonné, a atteint 49% d’énergies renouvelables et devrait arriver à 80% en 2030. La production de charbon y est en baisse. Le nucléaire est une industrie qui a prouvé son échec avec la construction de la centrale de Flamanville, qui voit son coût exploser et a déjà plus de dix ans de retard. Dans le monde, 75% des investissements vont vers les énergies renouvelables contre 4% pour le nucléaire. Et puis, le nucléaire est dangereux : ces centrales sont construites dans des zones sensibles, certaines sont inondables, et les centrales rejettent des eaux chaudes qui sont dévastatrices pour la biodiversité, quand elles ne manquent pas d’eau en période de canicule. Enfin, l’argument de l’indépendance énergétique est une fumisterie : l’uranium naturel vient de ou transite par la Russie, l’uranium enrichi est acheté à la Russie et nos déchets y sont envoyés. Ces mensonges nous empêchent de penser, contrairement au reste du monde, les alternatives au nucléaire.

Vous prônez une écologie de rupture, est-ce à dire avec plus de règles de privation, par exemple sur le transport aérien ?

L’écologie, telle qu’elle est pratiquée dans les villes que l’on administre, est celle qui améliore le cadre de vie : par les pistes cyclables et espaces verts, la nourriture bio et locale à la cantine des écoles à prix accessible, l’expérimentation du RSA jeune… C’est un préjugé tenace de croire que l’écologie est contre les pauvres. Quand nous parlons de sobriété, nous visons les dépenses énergétiques qui ne servent à rien : les super yachts, les jets privés, les panneaux lumineux qui créent des besoins coûteux mais inutiles. Par exemple, 10% du prix d’une voiture est lié au coût du marketing ! La société de consommation est une chaîne qui nous lie.

Pourquoi fermer d'emblée le débat sur une alliance avec la France insoumise pour les élections européennes l'an prochain ?

Cet été, une pression constante a été mise par la France insoumise sur les écologistes à ce sujet. Chez EELV, nous avions en décembre dernier un congrès, où 90% des votants ont considéré que les écologistes peuvent exister aux européennes, une élection proportionnelle à un tour, sans faire concurrence aux autres partis de gauche. Il y a une singularité de l’écologie politique, notamment sur la construction européenne, qui doit se faire entendre.

Sur la GPA, Yannick Jadot prônait l'ouverture d'un débat. Vous restez sur la même ligne ?

Il faut évidemment reconnaître la filiation des enfants nés d'une GPA à l’étranger. Mais le débat sur les conditions dans lesquelles les GPA sont organisées dans certains pays m’interrogent. On parle de GPA éthique, mais je pense que l’on n’y met pas le même sens selon que l’on est un homme, une femme, selon que l’on est riche ou que l’on est pauvre. J’aimerais un vrai débat sur le sujet. Pour autant, ne reproduisons pas les erreurs du passé. Par exemple, avoir fait "traîner en longueur" le débat au sujet du mariage pour tous, avant l’adoption de la loi, a laissé s’installer la Manif pour tous qui a fédéré le peuple de l’homophobie. Puis, toujours sous le mandat de François Hollande, les promesses non-tenues sur la PMA ont mis dans l’impasse des femmes qui y ont cru et ont attendu la réforme, en vain.

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Crédit photo : JOEL SAGET / AFP