[Article à lire dans le magazine têtu· de l'été, ou sur abonnement] L'auteur des Rivières pourpres, Jean-Christophe Grangé, revient sur les années sida dans son nouveau livre, Sans soleil, un polar deux tomes.
Jean-Christophe Grangé avait une vingtaine d'années au début des années 1980. Le patron du thriller français (Les Rivières pourpres, L'Empire des loups…) dit avoir détesté cette décennie – toute cette jeunesse d'écoles de commerce, son culte du fric et ses looks affligeants – mais avoir été fasciné par la communauté homo en cette époque où le disco mettait les corps en transe dans les clubs de la rue Sainte-Anne, à Paris, quand la sortie du placard encourageait une liesse que personne ne savait encore tristement éphémère. De cet éblouissement est né un polar scindé en deux pavés de quelque 400 pages, dont le premier débute en 1982, à l'institut Arthur-Vernes, où le médecin Daniel Ségur soigne avec bienveillance ceux qui ont chopé une MST. Lorsque ce toubib humaniste reçoit son premier patient à avoir contracté ce qu'on appelle alors le "cancer gay", il pressent le désastre à venir : les dieux des dancefloors finiront bientôt dans un linceul ou en porteurs de cercueil.
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La fête se meurt, la fête est morte
Quand Federico Garzon, jeune malade en phase terminale, est assassiné et débité à la hache, deux autres protagonistes entrent dans la danse : l'inspecteur Swift, chargé de l'enquête, et Heidi, 18 ans, sœur de cœur plutôt futée de la victime. Qui s'en prend aux malades ? Car ils seront bientôt plusieurs à subir le sort de Federico… Pourquoi le tueur en série les cible-t-il ? Grangé entrelace les ronces de deux courses contre la montre, tout aussi fébriles. L'une pour coffrer l'assassin ; l'autre pour cerner les contours d'une épidémie dont on ignore encore le mode de transmission, et que les gays imaginent comme un coup monté pour les stigmatiser. Pour les besoins de son enquête, Swift s'enfonce, et nous avec, dans les backrooms, rode autour des pissotières parisiennes. C'est cru, ardent, documenté, morbide, et tout y est : le déni et la baise débridée, la peur et l'urgence à embrasser la vie…
Concentré de sensations fortes, le tome un du diptyque est si flamboyant qu'il condamne le second à un moindre impact, même si l'auteur n'y démérite pas et sait nous tenir en haleine en mettant le cap sur Tanger, puis le Zaïre, où fut localisé le point de départ du VIH, et les champs de canne à sucre d'Haïti. Le premier volet est plus spontané, moins fabriqué : on sent que Grangé n'a pas eu besoin de trop se plonger dans sa documentation pour nous restituer ce que fut le crépuscule festif et tragique du début des années 1980 : il a vécu son euphorie contagieuse, sa rare intensité. Il en a gardé une empathie manifeste pour une communauté décimée à peine échappée du ghetto, qui transparaît dans la bienveillance de son héros en blouse blanche. Swift, son flic un peu coincé, est quant à lui investi d'une autre mission. Il permet à l'écrivain de sonder notre obscur rapport au désir. Et d'ausculter la propension quasi pathologique de la société à l'associer à la honte, au péché, à le vivre comme une menace, une déviance devant être châtiée. Sans soleil… une divine punition dont on ne peut que conseiller de jouir sans entrave.
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>> Sans Soleil (tome 1, Disco Inferno, et tome 2, Le Roi des ombres), de Jean-Christophe Grangé, aux éditions Albin Michel.