[Article à lire dans le magazine têtu· de l'été, ou sur abonnement] Votre magazine ne pouvait célébrer ses 30 ans sans saluer la figure de Didier Lestrade, l'un des cofondateurs de têtu· mais aussi d'Act Up-Paris, qui vient justement, à 67 ans, de publier ses mémoires, à son image.
Photographie : Audoin Desforges pour têtu·
"Vous avez oublié que si vous pouvez baiser sans capote aujourd'hui, grâce aux avancées thérapeutiques, c'est grâce à des gens comme moi, et ils sont nombreux.” Didier Lestrade est en colère. C'est même à ça qu'on le reconnaît. À 67 ans, le cofondateur de têtu· et d'Act Up-Paris publie ses mémoires (aux éditions Stock) dont chaque page donne raison à sa grand-mère : "Didier, il a son caractère", diagnostiquait-elle déjà quand il était enfant.
Du magazine que vous tenez entre les mains, il fut donc le cofondateur, le rédacteur en chef puis adjoint, et enfin simple chroniqueur avant d'en être remercié en 2008. Au-delà de son enfant prodige qu'il n'aime rien tant qu'à dénigrer depuis lors, c'est avec le monde entier que Didier Lestrade règle ses comptes tout au long des 450 pages de ce livre qu'il présente comme son dernier.
Souvenirs d'un monde perdu
"En tant que militant, je suis déçu par tout ce qui m'entoure et si je suis fier de ce que j'ai fait, je ne peux pas en dire autant des autres", résume-t-il. Et tout y passe. "Les non-binaires, c'est la nouvelle tendance de notre époque, tout le monde et son chien veut être queer", cingle-t-il. À propos du militantisme contemporain, avec sa culture de la dénonciation sur les réseaux sociaux : "Vous adorez être offusqués, en fait vous n'êtes pas en colère pour faire avancer la société." Sur l'approche du chemsex par la réduction des risques, il maugrée : "Relativisme et non-jugement sont les deux mamelles pendantes de la culture LGBT." Les drag queens ? "Ce sont finalement les plus grands pollueurs, uniquement pour pallier leur ennui. […] Vous croyez que votre expression de folles en perruque est raccord avec les microbilles que vous dispersez à chaque douche et que votre humour rattrape votre bilan carbone ?" Les flèches de Didier visent jusqu'à la lingerie masculine moderne, "à votre image : débandante. […] Et arrêtez d'appeler votre anus une chatte, bordel."
On pourrait se demander pourquoi se fader les mémoires d'un "boomer" orageux qui nous reproche déjà l'insuccès de ses précédents écrits : "Vous n'avez pas voulu lire mes livres et mes articles, j'ai compris la leçon." Avant tout, parce que son récit a une évidente valeur de témoignage sur une époque vite révolue et pourtant fondatrice. C'est le parcours d'un enfant des années 1950 – qu'il abhorre –, petit dernier d'une fratrie avec l'homosexualité en partage (trois sur quatre garçons). Né dans une Algérie dont il n'a gardé que peu de souvenirs, l'ayant quittée à 4 ans, il en a conservé "l'idée de dette envers le peuple algérien", à la base de ses convictions politiques et de son engagement martelé contre le racisme, qu'il associe ouvertement à une fascination pour les hommes noirs.
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En France, il grandit dans la ferme que son père divorcé exploitait dans le Lot-et-Garonne, "à 15 kilomètres des Roseaux sauvages" (le film d'André Téchiné). Puis c'est l'itinéraire classique d'un "smalltown boy" – Didier se liera d'ailleurs d'amitié avec le chanteur de Bronski Beat, Jimmy Somerville – monté à Paris. Là, il commence le journalisme, découvre la communauté gay pas encore frappée par l'arrivée du sida, et les "tricks" (plans cul) qui fondent la drague gay dans les années 1980. Dans les boîtes de la capitale, puis de Londres et de New York, il rencontre surtout la culture clubbing, la disco, la house puis assiste à l'émergence de la dance music, qu'il analyse comme "un des catalyseurs de la culture LGBT" et qui lui fera écrire ses plus belles lignes – y compris dans ce livre. Ce sera sa grande passion, qu'il partage généreusement. Une playlist de sa confection conclut ainsi le livre, cadeau.
Grande gueule attachante
Didier nous parle aussi de ses amours. "Veuf du sida" après la perte de Jim, un New-Yorkais qui fut l'homme de sa vie, il est de cette génération de séropos (diagnostiqué en 1987) qui ne pensait pas faire de vieux jours, "un survivant, mais aussi un dinosaure" : "Tous les grands dinosaures de ma génération sont morts, et avec eux leur parole et leur avis sur le monde." Lui a eu la surprise de survivre assez longtemps pour connaître l'arrivée des trithérapies, en 1996, mais son corps a gardé les stigmates des premiers traitements ravageurs à l'AZT.
À même pas 70 ans, ses dents se sont presque toutes fait la malle, et voilà encore un thème propre à nourrir la colère légitime, inextinguible, des survivants du sida : qu'avons-nous fait de nos vieux militants ? "Vous passez des décennies à vous battre contre le VIH et vous finissez « sans-dents »", rage-t-il. Lestrade n'a attendu ni fleurs ni couronnes pour tout plaquer, quitter Paris au début des années 2000, aller cultiver tel un Derek Jarman son jardin, et faire la paix avec son animal totem, "le loup." La définition qu'il donne à sa liberté, une liberté butée – têtue –, il en connaît le prix, et l'accepte : "Je préfère être pauvre mais libre de mes faits et gestes."
"Je refuse le terme « cisgenre » qui a été inventé sans mon avis."
Sans cette personnalité incandescente, Lestrade aurait-il fondé Act Up-Paris en 1989 puis têtu· en 1995 ? Il est permis d'en douter. Nous sommes tous faits de bois imparfaits, mais derrière le nombrilisme inquiet qu'il cultive, Didier a au moins l'honnêteté d'en montrer les nœuds, de reconnaître son imperfection – "quand je parviens à récolter du soutien, je suis capable de le dilapider en dix secondes".
Passionnant sur son époque, ce testament d'un ego – "je refuse le terme « cisgenre » qui a été inventé sans mon avis" – révèle derrière la grande gueule une personnalité attachante jusque dans ses contradictions et ses outrances. Il illustre justement qu'on demande trop à nos héros et héroïnes : la pureté militante (de nombreux passages hérisseront la jeune gauche radicale dont il se revendique pourtant proche), et d'être aimables par-dessus le marché… Alors que c'est une erreur : Didier Lestrade est ce qu'il est, et c'est très bien comme ça. Un grand timide, au fond, qui ne demande qu'à être reconnu, et c'est bien le moins qu'on lui doive. Pour les 30 ans d'un magazine qui lui doit tant – et qui, à plusieurs reprises, a cru aussi ne pas pouvoir vieillir –, écrivons-le une bonne fois pour toutes : merci Didier Lestrade. Merci pour Act Up, merci pour têtu·, merci pour ta ténacité dans les combats, que têtu· continue de faire sienne.