mondeL'IA pour effacer un mariage gay, le dernier coup de la censure homophobe en Chine

Par Tessa Lanney le 24/09/2025
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Un couple gay remplacé par un couple hétéro à l'écran. C'est ce qu'a fait la censure chinoise au film d'horreur Together, au moyen de l'intelligence artificielle (IA).

Peut-on effacer un baiser comme on clique sur "supprimer" ? C’est exactement ce qui vient de se produire avec Together, film d’horreur australien signé Michael Shanks. Dans la version originale, une scène montrait une photo de mariage gay – deux hommes, deux alliances. Dans la version distribuée en Chine, l’un des époux a été remplacé par une femme grâce à l’intelligence artificielle. Résultat : un couple hétéro, comme si de rien n’était. Un tour de passe-passe numérique qui rappelle que la technologie peut aussi être utilisée comme instrument de normalisation politique. Comme le dit la sociologue Ruha Benjamin, dans son essai Race After Technology, "les outils techniques ne sont pas neutres : ils reproduisent les hiérarchies sociales et les amplifient". Ici, l’IA ne crée pas, elle gomme.

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Rappelons que pour qu’un film étranger soit distribué en Chine, il doit d’abord passer par un agrément officiel des autorités de censure : l’Administration nationale du cinéma. Celle-ci contrôle tout le contenu jugé sensible : sexualité, politique, religion… Dans le cas de Together, l’agrément a été obtenu, mais seulement après la disparition du couple gay. Une opération plus fine que la censure traditionnelle de coupures nettes. Le public chinois n’a d'ailleurs remarqué le changement que lorsque des captures d’écran comparées aux versions internationales ont circulé en ligne, révélant non seulement que le contenu était surveillé, mais qu’il pouvait être modifié sans que cela soit détectable à l’œil nu.

Ce subterfuge s’inscrit dans une politique de censure culturelle de longue date. Pékin contrôle depuis des décennies l’image qu’Hollywood donne du pays. C'est d'ailleurs l'objet du documentaire Hollywood sous influence chinoise, diffusé sur Arte en 2022. On y apprend notamment comment des blockbusters comme Transformers : L’Âge de l’extinction ont réécrit l’histoire pour flatter la Chine. On y découvre aussi qu'il arrive que des films soient expurgés pour s'adapter au marché chinois : des dialogues queer de Bohemian Rhapsody ont ainsi disparu, et des intrigues, comme dans L’Aube rouge qui transformait l’armée chinoise en Nord-Coréens envahisseurs, ont été modifiées. Mais là où l’autocensure hollywoodienne consistait à couper ou changer des scènes, on entre désormais dans une ère où l’IA permet une réécriture aussi totale qu'invisible. L’universitaire Jack Qiu, spécialiste des médias chinois, parle, à ce sujet, de "capitalisme digital autoritaire" : un système dans lequel la technologie sert autant à contrôler les flux qu’à façonner les imaginaires.

Films à la carte, hétéros au menu

Pour comprendre le danger, il faut replacer cette manipulation dans un contexte global. La chercheuse Shoshana Zuboff, autrice de The Age of Surveillance Capitalism, sorti en 2019, alerte depuis longtemps sur l’usage des données et des IA à des fins de contrôle social. Ce qui se joue en Chine, c’est la démonstration de ce que pourrait devenir la censure de demain : non plus seulement interdire, mais remplacer. L’effacement est double : il retire une représentation rare à l’écran, et il inscrit l’idée que nos vies, nos amours, peuvent être niés au nom d’une prétendue harmonie sociale. Comme l’explique la sinologue Aynne Kokas (Hollywood Made in China, 2017), il ne s’agit plus seulement de "plaire à Pékin" pour accéder à son marché colossal, mais de s’aligner, consciemment ou non, sur sa vision du monde.

Cette affaire est loin d'être un cas isolé. Depuis les campagnes anti-"sissy men" lancées par le régime en 2021, tout ce qui brouille la masculinité normative est systématiquement traqué. Des figures queer disparaissent des écrans, et l’IA n’est qu’un outil de plus. La portée est vertigineuse. Qu’arrivera-t-il lorsque chaque territoire recevra sa version adaptée des films, où l’IA aura gommé tout ce qui dérange : un couple gay en Chine, une militante féministe ailleurs, un personnage noir dans tel autre marché ? Le cinéma, lieu d’imaginaires collectifs, risque de se fragmenter en réalités parallèles où les minorités disparaissent d’un simple clic.

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Crédit photo : LEONINE