Algérie, 1575 : Cervantès, captif, devient conteur et séducteur malgré lui. Dans son film Cervantès avant Don Quichotte, le réalisateur Alejandro Amenábar imagine le romancier et dramaturge espagnol pris dans une relation trouble avec son geôlier.
Avant Don Quichotte, publié en 1605, il y eut la captivité. Dans le film Cervantès avant Don Quichotte au cinéma ce mercredi 1er octobre, Alejandro Amenábar (Les Autres, Agora, Lettre à Franco) met en scène les années d’emprisonnement du romancier, poète et dramaturge espagnol à Alger. On y découvre, incarné par l'acteur Julio Peña Fernández, un Cervantès prisonnier, conteur malgré lui et bientôt chef d’un groupe de captifs. Le film choisit de le représenter comme un auteur gay, pris dans une relation de séduction et de domination avec le Pacha, son geôlier. Si les annales ne fournissent aucune preuve directe de son orientation sexuelle – seulement quelques silences biographiques et des passages ambigus dans son œuvre –, cette lecture queer nourrit une fresque où l’imagination devient autant une arme de survie qu’un outil d'affirmation du désir. Entre intrigues d’évasion, contes improvisés et relations interdites, le jeune Cervantès découvre les pouvoirs salvateurs de l'imagination.
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Le procédé narratif rappelle inévitablement le recueil Les Mille et Une nuits et le personnage de Shéhérazade qui, mariée à un sultan cruel qui assassine ses épouses une fois le mariage consommé, est amenée à raconter des histoires pour obtenir un sursis. Sauf que Cervantès ne cherche pas seulement la survie, il compose une communauté. Ses récits captive chacun : les prisonniers y vont de leurs théories, s’investissent, polarisent l’espoir. Le feuilleton devient pacte social. Et quand le Pacha – friand d’histoires mais allergique aux tropes faciles – vient écouter, la fiction devient une performance de séduction.
La religion comme prétexte
À première vue, l'intérêt du film réside dans les tensions politiques et morales qui le parcourent, mais ses personnages prennent un malin plaisir à déjouer les attentes du public pour nourrir des réflexions universelles qui dépassent le contexte. Si le contexte est celui d'un conflit interreligieux – Maures contre captifs chrétiens –, il sert d’alibi à des réflexions plus larges sur la vertu et la liberté. Les Maures, qu’on accuse d’être de vulgaires tortionnaires sans foi ni loi, s’avèrent plus indulgents sur certaines questions comme l’amour entre hommes, quand les captifs chrétiens, que Cervantès considère comme les siens, n'hésitent pas à le renier lorsque des rumeurs courent sur son homosexualité. Le film met face à face deux figures de jugement : celui qui s’indigne, le prêtre Blanco, campé en lâche et en traitre et celui qui s’émerveille, Cervantès. "Que celui qui n’a jamais péché lui jette la première pierre", injonction biblique à ne pas condamner son prochain et à privilégier l'empathie, résonne comme le mot d'ordre du film.
Le tour de force du récit, c’est le triple cadrage : l’intrigue principale, c'est-à-dire la tension entre Maures et captifs; la réalité intime de Cervantès, les rumeurs autour de ses amants et son regard de lecteur, marginal et émerveillé, et la fiction qu’il tisse pour divertir ses compagnons, une histoire d'évasion palpitante et romantique. Ces trois plans s’imbriquent comme des poupées russes. Les récits qu’il raconte ne sont pas de simples ornements : ils redessinent l’espace de la cellule, resserrent les liens d’un groupe bigarré et, parfois, commandent la conduite des puissants de la maison du Pacha, maître des lieux.
La liberté en ligne de mire
C'est d'ailleurs dans cette relation entre l'auteur et son geôlier, le Pacha, que le récit trouve sa puissance. Amateur d’histoires, ce maître redouté se laisse séduire par l’éloquence de son prisonnier. Une relation ambiguë s’installe : joutes verbales, hammam, œillades et désir contenu. Le Pacha, souverain, devient captif de son narrateur, tandis que Cervantès, fasciné et honteux de trahir les siens, découvre une cage dorée où l’amour et l’abondance pourraient l’enchaîner plus sûrement que les fers. Cervantès est dépeint comme presque ivre de beauté – il s’émerveille d’Alger, des hommes qui s’embrassent au marché et des danseurs chez le barbier.
Le film refuse pourtant d’en faire une simple romance. Il interroge : qu’est-ce qu’aimer, sinon posséder ? Et quelle valeur a l’amour si le prix en est la liberté ? Entre la religion brandie comme prétexte, l’hypocrisie d’un prêtre délateur et la tolérance paradoxale des Maures envers les amours masculines, le vrai sujet apparaît : choisir son destin. Rester, c’est céder au confort et aux plaisirs. Partir, c’est suivre sa vocation d’écrivain, quitte à tout perdre. Cervantes avant Don Quichotte fait du conte une arme et de l’amour une épreuve. Rappelant que, même en or massif, les barreaux restent des barreaux.
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Crédit photo : Lucia Faraig