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modeSophia Lang : "Le corps gros est redevenu inacceptable"

Par Tessa Lanney le 01/10/2025
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[Portrait à retrouver dans le magazine de têtu· de l'automne, ou sur abonnement.] Ex-styliste, artiste indomptable et militante anti-grossophobie, Sophia Lang a délaissé la mode et ses podiums en dénonçant les illusions de l'ère "body-positive".

Photographie : Kevin Jordan O'Shea pour têtu·

Sophia Lang a quitté la mode. Pas comme on s’éclipse discrètement d’une soirée trop bruyante, mais comme on s’arrache d’un système qui mutile. Styliste queer et grosse, elle a troqué les silhouettes fantasmées contre les vraies formes, les vraies douleurs. "Depuis janvier, je suis revenue à mes sources", énonce-t-elle simplement. Comprendre : à l’art, à la matière, au corps. "J’ai réalisé, lors de mon parcours dans la mode, que j’avais davantage appris sur l’obsession de la minceur et sur la détestation de la différence que sur tout autre chose", tranche-t-elle.

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La mode, Sophia y a pourtant cru. Comme beaucoup de personnes marginalisées, elle a espéré changer le système de l’intérieur. Il l’a recrachée. "Peut-être que j’ai fait un mauvais pari", hasarde-t-elle, non sans amertume. De fait, les silhouettes ultraminces s’imposent de nouveau dans le monde de la fashion. Le retour à une tendance délétère des années 90, alimentée aujourd’hui par la promotion des médicaments amaigrissants, comme le fameux Ozempic. Malgré les silhouettes aux courbes "exagérées" par des effets trompe-l’œil chez Chloé, Miu Miu, Marine Serre ou Givenchy, on ne voit guère plus les mannequins grande taille sur scène. Des designers indépendants, comme Ester Manas, Rick Owens, Xuly. Bët, Ottolinger ou Matières Fécales choisissent encore des modèles mid-size ou plus-size dans leurs castings, mais cela reste marginal : cette saison, seulement 0,3 % des looks présentés étaient portés par des modèles plus-size, a calculé Vogue Business.

L'illusion du body-positivisme

Rien de nouveau sous le corset, tranche Sophia Lang : "Le corps gros a été toléré comme une tendance sur deux ou trois saisons, puis est redevenu inacceptable. Je ne vois pas comment ça pourrait changer." Le mouvement “body positive” qui a fait fureur dans les années 2010 ? L’ancienne styliste le considère vidé de sa substance, "complètement dépolitisé", réduit à un slogan pour Instagram, lui qui est né dans les luttes féministes noires des années 1960-1970. "Des filles qui posent avec un peu de ventre et qui disent 'Je m’aime comme je suis'", résume la jeune femme. Pendant ce temps, la grossophobie continue de bousiller la vie des personnes concernées.

Plutôt que de se laisser ronger par la colère, Sophia Lang veut en faire une force féconde. De la fétichisation du corps gros, l’obsession bikini body et compagnie, elle fait désormais l’objet de sa recherche artistique. Sélectionnée dans le ­programme Talents Sati, à Strasbourg, elle planche sur La Vie que tu graves, une œuvre monumentale inspirée du réalisateur John Waters, qu’elle présente ce mois de septembre. "C’est un peu Pamela Anderson, mais grosse et qui mange une Barbie", résume-t-elle, rêvant d’un regard moins fasciné par l’épilation et plus réconcilié avec le réel : une humanité qui sue, sent, déborde.

Une féminité exacerbée qui casse les codes

N’allez pas en conclure que la jeune femme rechigne à user de son sex-appeal. Ongles longs manucurés, maquillage de diva, petit haut léopard, Sophia Lang en jette. "L’hypersexualisation, j’en ai beaucoup joué", assume-t-elle ; d’abord comme une réponse traumatique, puis comme un outil de pouvoir. Les regards de jugement, voire de réprobation, ont même fini par la renforcer : "Je pense que le fait d’être à ce point hors des normes, ça en devient libérateur. On m’a déjà dit que je devrais m’habiller de façon discrète. Mais de toute façon, même en mode sac à patates avec un gros t-shirt noir sur le dos, on me verra, alors j’ai au moins envie de me sentir fraîche dans ma tenue." Mais vous ne la verrez plus en robe bouffante à pois, jouant une féminité imposée : "La pin-up est devenue pour moi une espèce de monstre contemporain de l’hyperféminité performée pour les hommes."

Aujourd’hui, au diable le naturel à tout prix, la peur de paraître vulgaire et les conseils à la mords-moi-le-nœud des Christina Cordula autoproclamées… Sophia embrasse une féminité exacerbée qui casse les codes et renverse les attentes. "Un ­terrain de jeu !" s’amuse-t-elle, résolue également à ne pas se laisser dicter son attitude : "Je crois qu’on s’interdit beaucoup de choses parce qu’on a peur d’être jugées. Par exemple, on attend de moi une forme de pureté militante, mais c’est trop dur." Elle pense à Adèle, Lizzo, Rebel Wilson, qui ont été pointées du doigt pour avoir maigri. S’il est impossible d’être le porte-étendard de tous les corps opprimés, Sophia Lang compte bien ne plus se laisser souffler dans les bronches.

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