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interviewJeanne Friot : "Le vêtement est un étendard et une armure"

Par Lidia Ageeva le 29/09/2025
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[Interview à retrouver dans le dossier spécial mode du magazine de têtu· de l'automne, ou sur abonnement.] De sa fameuse cavalière d'argent à la cérémonie d'ouverture des Jeux olympiques de Paris à son défilé événement lors de la dernière Fashion Week homme de Paris, la styliste Jeanne Friot n'a de cesse de se faire remarquer. Ça tombe bien : le monde de la mode manque encore cruellement de représentations féminines, a fortiori lesbiennes.

Photographie : Kevin Jordan O'Shea pour têtu·

La cavalière d’argent féerique qui a remonté la Seine lors de la cérémonie d’ouverture des Jeux olympiques de Paris, c’était elle. La sensation de la dernière Fashion Week homme de Paris, en juin, c’était elle aussi : un casting entièrement composé de mannequins trans et non binaires qui ont défilé pour son show intitulé Resistance. Surfant la vague lancée en début d’année à la Fashion Week de Londres par le styliste américain Conner Ives, avec son slogan "Protect The Dolls", Jeanne Friot a sorti son propre t-shirt “Trans Lives Matter” (dont 30 % des profits sont reversés au collectif FLIRT-Front Transfem), déjà adopté par Angèle, qui l’a arboré fièrement sur son compte Instagram. À tout juste 30 ans, la créatrice est la nouvelle sensation de la planète fashion, laquelle manque encore paradoxalement de créatrices au plus haut niveau. Soucieuse d’une mode où tout le monde peut trouver sa place, la Française habille aujourd’hui aussi bien Eloi que Katy Perry.

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  • Tu fêtes, cette année, les cinq ans de ta marque. Comment cette aventure a-t-elle démarré et quels sont les piliers de ta griffe ?

Je ne trouvais pas ma place, en tant que lesbienne, dans un milieu où les femmes sont nombreuses mais rarement aux postes de pouvoir. J’ai voulu ouvrir une brèche. Je suis attachée au fait de produire en France une mode non binaire et écoresponsable, et de raconter des histoires qui comptent pour la communauté LGBTQI+. Il est aussi important pour moi de créer une structure sûre pour tout le monde, où chacun·e puisse être pleinement soi-même, quelle que soit son identité sexuelle ou de genre.

  • Peut-on créer une mode qui s’affranchisse vraiment des catégories homme‑femme ?

Pour moi, cela n’a pas de sens de cloisonner les genres de manière stricte. En dehors de l’Europe, la question du genre est moins centrale. En Corée, par exemple, aucun de mes détaillants n’est genré. On ne m’a jamais demandé : "C’est pour homme ou pour femme ?". Ce qui compte là-bas, c’est le vêtement. Je suis convaincue qu’à l’avenir, on se concentrera davantage sur le produit que sur le genre. En attendant, je produis une mode non binaire dans un système binaire, et je dois m’adapter.

  • Comment fais-tu ton casting pour incarner tout cela dans tes défilés ?

Nous faisons défiler des personnes de la “vraie vie”, des femmes et des hommes, des personnes trans et non binaires, de tous les âges, de toutes les origines et de toutes les morphologies. Les retours sont positifs : beaucoup m’ont dit à quel point cela leur faisait du bien. Après l’apparition de la mannequin Mino Sassy, 63 ans, sur le toit du palais de la Femme pour notre défilé printemps-été 2025, nous avons reçu énormément de messages positifs sur Instagram, notamment de ­personnes de la génération de ma mère.

  • Pour ton dernier défilé à Paris, Resistance, tu as sorti des t‑shirts à slogan "Trans Lives Matter". La mode est un outil politique ?

La mode a toujours eu une résonance politique. Chez Vivienne Westwood, par exemple, chaque pièce était un slogan. Au sein de la communauté queer, la mode est un outil de liberté et d’autonomisation. Mais elle peut aussi exposer au rejet et à la violence. Le vêtement est donc à la fois un étendard et une ­armure. Mon dernier défilé reflète cette dualité : c’est ma manière de vivre, de défendre mes valeurs et les causes qui me tiennent à cœur, en faisant de la mode un médium de combat.

  • Tu as d’ailleurs invité l’actrice et activiste transgenre Claude-Emmanuelle à rédiger une préface pour ta collection.

On se croisait souvent, j’avais vu son travail de DJ et on a plein d’amis en commun. Elle est venue aux premiers castings et j’ai eu un vrai coup de cœur, comme si l’on se connaissait depuis toujours. Pour ce défilé, j’avais envie qu’elle prenne pleinement part au processus de création. Or, pendant que j’y travaillais, elle a publié un manifeste sur ­Instagram, dont les mots ont résonné en moi. Je lui ai alors ­demandé de créer une partie du texte de la ­collection. Elle a aussi eu le rôle de maman pour les filles qui défilaient. Ça a été un moment fort, qui nous a apporté à toutes les deux autant de force que de douceur.

Lorsque Daphné Bürki et Thomas Jolly [respectivement la styliste et le directeur artistique de la cérémonie, ndlr.] m’ont présenté le projet, ils m’ont parlé d’une femme conquérante, seule sur son ­cheval, une Jeanne d’Arc des temps modernes. Jeanne d’Arc est une figure qu’on questionne constamment, une femme qui sort de sa condition et prend la tête d’une armée de milliers d’hommes. Une figure féministe, indépendante et queer. Ça a été un symbole fort, aussi bien en France qu’à l’étranger. Cette aventure m’a aussi permis de collaborer avec Robert Mercier, artisan du cuir ; une chance rare pour une jeune créatrice.

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