[Article à retrouver dans le magazine de l'automne ou sur abonnement.] Légende d'Hollywood, gay dans le placard médiatique, Rock Hudson est mort du sida le 2 octobre 1985, à l'âge de 59 ans. L'acteur américain est la première star à avoir révélé sa séropositivité.
Dans la cour de l’hôpital américain de Paris, à Neuilly-sur-Seine, une petite assemblée internationale de journalistes et de photographes attend une déclaration. Ce 25 juillet 1985, micros et objectifs sont braqués sur Yanou Collart, attachée de presse française de l’acteur américain Rock Hudson. Une feuille dans les mains, elle brise le silence : "M. Rock Hudson a contracté le syndrome d’immunodéficience acquise il y a plus d’un an aux États-Unis." L’information met fin à plus d’une semaine d’inquiétude et de mensonges. La nouvelle maladie qui effraie le monde a aujourd’hui un visage, celui d’une icône de cinéma.
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À Hollywood, Rock Hudson, de son vrai nom Roy Scherer, incarne depuis plus de trente ans le héros romantique idéal. Né dans l’Illinois en 1925, il est repéré à l’âge de 22 ans par Henry Wilson, son futur agent, connu pour s’entourer d’hommes au physique d’Apollon dont il fait des vedettes, non sans avoir exercé sur eux un chantage sexuel. Avec sa mâchoire carrée et son corps musclé, le jeune acteur perpétue le modèle de virilité en vogue à cette époque.
Rock Hudson devient une star dans les années 1950 grâce aux mélodrames de Douglas Sirk (Tout ce que le ciel permet), donne la réplique à James Dean (Géant) et crée un duo mythique avec Doris Day dans plusieurs comédies romantiques à succès (Confidences sur l’oreiller). Mais derrière son statut de séducteur et d’homme à femmes, il vit son homosexualité caché. Une double vie qui le pousse, en 1955, à épouser Phyllis Gates, la secrétaire de son agent, pour sauver les apparences le temps d’un mariage arrangé de trois ans.
Cette image fabriquée, rassurante pour l’Amérique puritaine, protège la clandestinité de l’acteur pendant de nombreuses années. Tout s’effondre le 15 juillet 1985. Discret depuis plusieurs mois, l’acteur réapparaît changé, le visage décharné, lors d’une conférence de presse pour l’émission Doris Day’s Best Friends. Son état de santé suscite des interrogations. Ce sera sa dernière apparition publique.
Une couverture médiatique dégueulasse
Cinq jours plus tard, Rock Hudson se rend à Paris pour rencontrer des spécialistes et s’évanouit dans une chambre du Ritz. Il est hospitalisé, et les rumeurs font d’abord état d’un cancer du foie. Le 24 juillet, une première déclaration confirme ce diagnostic, assurant qu’il n’y a "aucun signe de sida", avant que la vérité n’éclate le lendemain. Première des questions qui assaillent l’attachée de presse : comment l’acteur réputé hétéro a-t-il pu contracter le sida, maladie qui touche principalement la communauté homosexuelle ? "Il n’en a aucune idée, personne autour de lui n’est malade", élude-t-elle. Rock Hudson teste un nouveau traitement antirétroviral français, puis quitte Paris après huit jours d’hospitalisation. Afin de ne pas créer de panique parmi les passagers, il a carrément fallu privatiser un avion d’Air France pour rapatrier le patient à Los Angeles.
Rentré chez lui, l’acteur fait l’objet d’une couverture médiatique d’une rare violence. Devenu la victime la plus célèbre du sida, il sert de bouc émissaire aux médias sensationnalistes, qui se chargent au passage de son outing. Dans un article intitulé "L’autre vie de Rock Hudson", le magazine People questionne l’entourage de l’acteur sur son homosexualité. "Jamais je n’aurais cru qu’il pouvait être ça, déclare sa propre tante, Lela Scherer. Il a toujours été une bonne personne."
Un autre scandale vient s’ajouter à ce cataclysme médiatique. Engagé depuis un an sur la série Dynastie, Rock Hudson est accusé d’avoir mis en danger Linda Evans, sa partenaire de jeu, lors d’une scène de baiser filmée quelques mois auparavant. L’acteur n’a jamais révélé son diagnostic au producteur, Aaron Spelling. La paranoïa s’installe. De peur d’être contaminées, plusieurs personnes refusent d’approcher Linda Evans. "Lorsque nous avons tourné cette séquence, il était très craintif. Ils nous ont demandé de recommencer, car le baiser manquait de passion, révélera-t-elle en 2000. Quand j’ai su qu’il avait le sida, j’ai compris qu’il voulait me protéger." L’affaire pousse l’industrie à prendre des mesures radicales : le syndicat du cinéma SAG-AFTRA informe ainsi ses membres qu’ils peuvent refuser tout contact avec une personne suspectée d’être malade.
La reine Taylor entre en scène
Le 19 septembre 1985, un gala de charité est organisé à Los Angeles en l’honneur de Rock Hudson. Le président Reagan a fini par lancer un appel national pour lutter contre la maladie, et un million de dollars sont récoltés lors de cette soirée animée par Elizabeth Taylor qui, en mémoire de son ami, ne lâchera plus ce combat. Absent, l’acteur fait lire un message par Burt Lancaster : "Je ne suis pas heureux d’être malade, mais si cela peut aider d’autres personnes, je sais au moins que mon propre malheur aura eu des résultats positifs."
Rock Hudson meurt deux semaines plus tard, le 2 octobre 1985, à l’âge de 59 ans. L’annonce fait l’ouverture des journaux télévisés. "Pour la première fois, une célébrité donne un peu d’humanité à la honte", réagit Noël Mamère, alors présentateur du JT sur Antenne 2. Trois ans plus tard, sa mort continue de susciter la polémique. Son ex-compagnon, Marc Christian, attaque sa succession en justice pour "détresse morale" à cause de la maladie cachée de la star. À l’issue d’un procès médiatisé, il empoche une jolie cagnotte de 21,7 millions de dollars.
Quarante ans plus tard, on se souvient davantage de Rock Hudson pour les derniers mois de sa vie que pour sa carrière dans l’âge d’or du cinéma hollywoodien. Mais son nom et son visage restent gravés dans la mémoire LGBT, perpétués aussi bien par Madonna pour un hommage aux disparus du sida que dans la pièce de théâtre Les Idoles, de Christophe Honoré. Un titre à la hauteur de Rock Hudson.
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Crédit photo : Wolf Tracer Archive / Photo12 via AFP