[Interview croisée à retrouver dans le magazine de têtu· de l'automne, ou sur abonnement.] Hafsia Herzi, réalisatrice de La Petite Dernière, et son actrice principale primée à Cannes, Nadia Melliti, reviennent ensemble sur l’aventure de ce film à leur image : pudique et puissant.
En 2020, Fatima Daas publie La Petite Dernière, un premier roman autobiographique qui raconte ses difficultés à concilier sa foi et son désir naissant pour les femmes. Cinq ans plus tard, Hafsia Herzi, comédienne césarisée et cinéaste confirmée, en a réalisé une adaptation pour le cinéma qui a ému, en mai, toute la Croisette lors du dernier Festival de Cannes. Le film est reparti avec la Queer Palm, remise par Christophe Honoré en marge du festival, et le prix d’interprétation féminine attribué à Nadia Melliti, son actrice principale, dont c’est le tout premier rôle ! Il sort en salle ce mercredi 22 octobre.
- Hafsia, comment t’est venue l’idée d’adapter ce roman de Fatima Daas, et comment as-tu travaillé sur le scénario ?
Hafsia Herzi : En 2021, après la sortie de mon premier film, Tu mérites un amour, la productrice Julie Billy m’a contactée pour me proposer l’adaptation du livre. Je n’en avais pas encore entendu parler. Je l’ai lu, et il m’a tout de suite plu. Pour son adaptation, j’ai travaillé seule. J’avais un peu peur au début, parce que j’avais entendu beaucoup d’histoires de conflits entre des auteur·ices et les cinéastes qui adaptent leurs livres. J’avais donc mis comme condition d’avoir ma liberté, qu’on me fasse confiance ; ça s’est très bien passé, et Fatima m’a validée. C’est moi qui ai tenu à lui faire lire les versions du scénario pour avoir son avis.
- Le chagrin d’amour, qui est le moteur de ton premier film, est aussi très présent dans La Petite Dernière : c’était important pour toi que ce sujet soit davantage au premier plan que dans le livre ?
Hafsia : Le livre est assez pudique ; il fallait donc un peu lire entre les lignes. Fatima n’est pas quelqu’un qui parle beaucoup. Mais l’histoire d’amour y est quand même présente, et j’avais vraiment envie de raconter aussi bien la difficulté des relations que le désir. Quand Fatima a lu le scénario, elle m’a remerciée, parce que la presse avait abordé son livre uniquement sous l’angle de la religion et de l’homosexualité, jamais sous celui du désir. J’imaginais un film assez charnel car c’est avant tout un récit d’émancipation et de découverte, celui d’une héroïne sensuelle et libre qui se libère petit à petit de ses carcans.
- Cette émancipation qui est au cœur du film, Nadia, tu l’as ressentie en interprétant le rôle de Fatima ?
Nadia Melliti : L’émancipation, c’est sortir d’une case dans laquelle on ne veut pas rester. C’est un combat à mener, et je l’ai vécu aussi dans ma vie personnelle lorsque, plus jeune, j’ai voulu pratiquer le football, un sport supposé masculin. Cela m’a aidée à interpréter ce personnage, sans avoir jamais eu aucune expérience de comédienne auparavant.
- C’est ton premier rôle, et il t’a valu le prix d’interprétation au Festival de Cannes ! Comment l’as-tu abordé ?
Nadia : Le livre a été très important puisque c’est la grande ligne directrice qui m’a permis d’avoir une première vision, un premier contact avec le personnage. Et Hafsia a été très présente. Sur le tournage, elle me disait qu’il fallait que ça vienne des tripes, elle a complètement assumé un rôle de coach. Au fur et à mesure, avec cette idée que cela devait venir du ventre, je faisais un peu d’imagerie mentale et j’essayais de ressentir les choses. Et vraiment, ça fonctionnait.
Hafsia : On a pris le temps de créer une relation de confiance et de transparence. C’était très simple avec Nadia. Par exemple, elle n’a pas une fois fait un regard caméra. Et ça, c’est très rare ! On s’est comprises, et je n’ai pas eu l’impression de travailler avec quelqu’un qui n’avait jamais joué.
Et toi, Hafsia, en devenant cinéaste après avoir débuté en tant qu’actrice, est-ce que tu as eu l’impression de t’émanciper ?
Hafsia : Complètement, c’est pour ça que j’ai voulu réaliser très vite. C’est venu en même temps que mon envie de jouer. Très vite, je me suis dit que je n’avais pas envie d’attendre et de dépendre du désir des autres. J’avais envie de prendre les choses en main, d’évoluer artistiquement, de créer librement. Cela m’a apporté énormément de choses d’un point de vue personnel. J’ai l’impression que cela m’aide à me réaliser en tant que femme, même si c’est un gros chantier ! Il faut se confronter à la misogynie, notamment.
- Après avoir réalisé trois films, as-tu l’impression d’affirmer un style ?
Hafsia : Oui, et ce qui me plaît, c’est le cinéma réaliste. J’aime qu’on ait l’impression d’être dans la vraie vie. Des cinéastes comme Maurice Pialat m’inspirent beaucoup. Quand c’est trop classique, ça me touche moins. Et quand c’est trop propre, je n’aime pas.
- On pense aussi forcément à Abdellatif Kechiche, à la fois parce qu’il a lancé ta carrière d’actrice et parce qu’il a réalisé l’un des films français les plus connus sur une histoire d’amour lesbienne… Avais-tu La Vie d’Adèle en tête en travaillant sur La Petite Dernière ?
Hafsia : Avec Abdellatif, nous avons une relation très forte. C’est avec lui que j’ai commencé et, très vite, je lui ai fait part de mes envies de mise en scène. Je lui avais fait lire mes scénarios, qui ne ressemblaient à rien à l’époque. Il m’a toujours encouragée à écrire, à réaliser. Je me souviens qu’il me disait de foncer parce lui avait attendu d’avoir 40 ans pour faire son premier film. Mais je n’ai pas pensé à La Vie d’Adèle, dont je sais qu’il avait été beaucoup critiqué par les lesbiennes. D’ailleurs, quand je suis allée sur le terrain, beaucoup d’entre elles m’ont dit : s’il vous plaît, ne faites pas comme La Vie d’Adèle, on a détesté ce film, ce n’est pas la réalité.
- Tu as cherché à te documenter pour coller au mieux à la réalité ?
Hafsia : Oui, j’ai beau avoir de nombreuses personnes gays et lesbiennes autour de moi, je me suis aperçue, après avoir accepté d’adapter le livre, qu’il y avait de nombreuses questions que je ne leur avais jamais posées. J’ai donc échangé avec beaucoup de personnes de la communauté, c’était important pour moi de ne pas la trahir. Et, j’ai enquêté comme si j’allais interpréter le personnage moi-même, pour essayer de comprendre ses émotions. C’était d’autant plus important que c’est un personnage que je n’avais encore jamais vu au cinéma.
- C’est vrai qu’on a rarement vu des femmes musulmanes lesbiennes au cinéma…
Hafsia : Exactement. Pourtant, je trouve que c’est important qu’elles soient représentées et que des personnes puissent s’identifier à elles. D’ailleurs, Fatima dit qu’elle a écrit ce livre justement parce que quand elle a découvert son homosexualité, il n’y avait pas de personnages auxquels s’identifier. De la même manière que cela avait été un devoir pour elle d’écrire ce livre, je me suis dit que c’était un devoir que de mettre ce personnage en lumière au cinéma. J’aime faire des films pour réconcilier, pour ouvrir le dialogue. Or, la plupart des religions rejettent l’homosexualité. C’est terrible, de nos jours encore, dans certains pays, on tue des gens au nom de la religion à cause de leur identité sexuelle.
- Aborder le lesbianisme et l’islam dans un même film, c’est un frein pour trouver des financements ?
Hafsia : C’est vrai que nous avons rencontré des personnes qui ne voulaient pas comprendre le personnage. Il y a encore beaucoup d’homophobie… Et avec la religion en plus… En acceptant l’adaptation, je savais que ça allait être compliqué, alors je me suis dit : ça passe ou ça casse, mais on va tout faire pour que ça passe ! Aujourd’hui, nous recevons des réactions magnifiques, et je sens un vrai soutien des gens contre l’homophobie.
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Crédit photo : Pascal Le Segretain/Getty Images via AFP