culture"Jouer le jeu" de Fatima Daas, un anti-roman d'ascension sociale

Par Tessa Lanney le 19/09/2025

[Article à retrouver dans le magazine de têtu· de l'automne, ou sur abonnement.] Avec son nouveau roman, Jouer le jeu, Fatima Daas poursuit son exploration des identités multiples, confirmant, en cette rentrée littéraire, qu’elle est une nouvelle voix qui compte.

Le premier roman de Fatima Daas avait marqué la rentrée littéraire 2020. Récit autobiographique d’une adolescente lesbienne et musulmane vivant en banlieue parisienne (­l’autrice a grandi en Seine-Saint-Denis dans une famille d’origine algérienne), La Petite Dernière déployait une réflexion identitaire par fragments incantatoires, chaque chapitre s’ouvrant par “Je m’appelle Fatima”. Adapté au cinéma par Hafsia Herzi, le film a reçu la Queer Palm 2025, ainsi que le prix d’interprétation du Festival de Cannes pour son actrice principale, Nadia Melliti.

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Dans son deuxième roman, Jouer le jeu, la jeune écrivaine, née en 1995, abandonne le “je” auto­fictionnel pour donner voix à Kayden, une héroïne promise à la réussite scolaire… à condition d’intégrer les codes d’un monde qui n’est pas le sien. Pour accéder à l’élite – ici, entrer à Sciences‑Po –, elle doit assimiler un langage, des références, une posture. Mais hors de question pour la jeune femme de se laisser enfermer dans la figure de l’élève méritante, “dinde” reconnaissante qu’on aurait sauvée d’un destin moins prestigieux, et même des siens. La tension du livre vient de cette interrogation intime et sociale : réussir, est-ce s’arracher ou se trahir ? Et si l’on refuse de renoncer à soi, faut-il renoncer à sortir de sa classe ?

Regarder les règles en face

Au cœur du récit : une professeure idéalisée, incarnation d’un savoir salvateur, mais aussi figure de domination. Fascinée par elle, Kayden s’abandonne à son aura. L’élève s’aveugle sur ses gestes équivoques, ses silences intrigants : maladresses ou jeu de pouvoir ? L’ambiguïté trouble et séduit, rejouant le fantasme de l’enseignante glaciale tout en dévoilant les rapports de force qui structurent le désir. Mais Fatima Daas excelle à faire vaciller notre ­lecture : est-ce la professeure qui cultive ce mirage, ou Kayden qui projette son propre désir ?

Au fil du récit, l’écrivaine explose les stéréotypes narratifs du genre en refusant l’ascension édifiante attendue pour explorer l’ivresse du refus, celui de s’agenouiller à la table des assignations. Le “plafond de verre” se fait concret, pesant, et se matérialise par une pression à changer jusqu’à la voix de ­l’héroïne, son corps. Porté par une langue au rythme ­singulier, Jouer le jeu est un roman ­politique autant qu’intime, une invitation à regarder les règles en face, et à choisir si l’on veut s’y ­soumettre… ou bien défier ­l’arbitre.

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