[Rencontre à retrouver dans le magazine de têtu· de l'hiver, disponible chez vos marchands de journaux ou livré chez vous sur abonnement.] Quatre ans après avoir secoué la variété française avec Rayons gamma, P.R2B revient nous réveiller avec Presque punk, un deuxième album d’alchimiste qui transforme la colère en joie.
Photographie : Yedihael pour têtu·
Un lundi matin, 10h, à La Mutinerie. Le bar parisien reprend sa respiration après la nuit, les stickers militants collés sur les murs crient en silence sous une lumière franche qui ne pardonne pas les souvenirs moites. P.R2B pousse la porte comme si elle rentrait à la maison. Pull en laine, joues rosies par le froid et puis hop : deux minutes plus tard, la voilà en tee-shirt noir "Fuck You" sous un blouson en cuir. Mue gouine instantanée. "Je n’ai pas le souvenir d’avoir vu la lumière du jour ici… à part celle de l’aube", plaisante-t-elle en promenant son regard sur la salle. L’ambiance est au café crème et aux chouquettes, mais on est tout de même venues parler de Presque punk, son deuxième album sorti le 5 décembre. Un disque vibrant qu’elle a écrit loin du vacarme parisien, dans les Cévennes, où elle a fui ce mirage citadin qu’on nous vend comme l’Eldorado queer.
Quitter Paris…
Après la sortie, en 2021, de Rayons gamma, son premier album hybride qui se situait quelque part entre pop cinématographique, pulsations punk et murmures éraflés, la chanteuse aurait pu s’ancrer dans la capitale pour gérer sa carrière au plus près des scènes. Elle a fait exactement l’inverse. Elle est partie. Loin. "Après la tournée, je suis restée un peu à Paris, mais je ressentais une perte de sens… J’avais passé beaucoup trop de temps en studio ou dans une chambre. Comme un confinement intérieur", décrit-elle.
Pauline – Rambeau de Baralon (R2B), de son nom complet – a donc fait ses valises pour une maison au milieu de nulle part, enfin… des Cévennes donc, un paysage âpre qui polit les âmes d’artistes comme le vent lustre les pierres. C’est là que Presque punk a pris forme tandis que son autrice se redressait. "Un lieu crée aussi une identité sonore, reprend-elle. Bizarrement la nature ne m’a pas conduite vers la guitare, mais vers quelque chose de très électronique." Dans cette solitude rugueuse, sa voix s’est ouverte, son souffle s’est déployé : des cris, des chœurs, des voix guides, une physicalité nouvelle, "organique", que l’on retrouve dans chaque son. La nature l’a rendue plus résistante, plus punk, mais aussi plus tendre. Une fois libérée du bruit social et ses stimuli incessants, elle a pu mobiliser son attention autrement. "Le fil de l’album, c’était sortir de moi, aller vers l’extérieur", analyse-t-elle.
Une tension revendiquée
À 35 ans, la chanteuse parle de notre société comme d’une vilaine cicatrice. Elle la regarde, elle écoute ses amis, les employés de bureau, les cadres en survie permanente, les occupants d’open spaces vitrifiés, machine à uniformiser qui fabrique des burn-out à la chaîne, quand l’étouffant "masque salarial" se décolle. "Tu sais que quelque chose ne tourne pas rond quand les gens se mettent à péter un câble dans des cabines vitrées insonorisées : tout le monde les voit, personne ne les entend. Une métaphore incroyable", observe-t-elle. "Bullshit job" griffe la novlangue managériale, l’injonction au sourire sous néons et nous fourre le nez dans notre dissociation collective, à taper frénétiquement sur des claviers pour masquer notre effondrement émotionnel. L’écriture plonge dans la satire documentaire, les images fusent, héritage de sa formation à La Fémis, une école supérieure de cinéma.
Les chansons de P.R2B ont toujours ressemblé à des courts-métrages : un décor, un travelling, une dramaturgie. Chez elle, la rage n’avance jamais sans romantisme, faisant osciller Presque punk entre le nerf et la caresse. Une tension revendiquée : "Il y a des morceaux où je dis franchement les choses, où j’en ai marre, où je dénonce… et d’autres qui portent l’espoir, la douceur, la possibilité de la tendresse. C’est important, pour moi, de garder les deux." Quand Rayons gamma, né de la ville suffocante, donnait à voir des rêveries suspendues, des visions intérieures, les Cévennes l’ont ramenée au réel, au mouvement. "Face aux montagnes, j’avais souvent l’impression d’être dans un Miyazaki, mais mon corps devait être en action pour vivre. Quand on est triste, on pleure, puis on se rappelle qu’on doit acheter des granulés de bois pour ne pas geler", tranche-t-elle. Et de résumer : "Dans le premier album, j’étais témoin ; dans celui-ci, j’ai été actrice." Ses influences sont toujours là, dont Jacques Demy, avec ses séparations chantées et sa mélancolie en Technicolor. Mais quelque chose s’est durci en se frottant au réel. Dans ce cinéma sonore, on entend aussi ses mères spirituelles : la fulgurance poétique de Brigitte Fontaine, les textures organiques de Björk, la colère sacrée de Patti Smith, la rugosité charnelle de PJ Harvey… Presque punk est un carrefour où ces héritages se conjuguent.
Presque punk, peut-être, mais toujours 100% gouine. "Mon lesbianisme infuse tout l’album, pas seulement comme une identité personnelle, mais comme une question au monde", propose-t-elle. Y compris à la nature, "plus lesbienne qu’on ne le croit", et à la ville, terre promise aux marges, alors qu’elle reproduit aussi les normes les plus disciplinaires. "On a beaucoup cloisonné les homosexuels en ville, on nous a fait croire que la nature n’était pas pour nous, s’agace-t-elle. Mais à Paris, on est entouré de représentations sexuelles agressives, de pub partout…" La nature repose parce qu’elle n’exige rien, elle accueille sans chichi et vous laisse être. Comme beaucoup de lesbiennes avant elle, P.R2B donne envie de croire en la possibilité d’une ruralité queer épanouie. Elle raconte le concert donné au café associatif du village, l’appréhension d’y chanter ses titres lesbiens et la salle qui reste : "49 personnes, une seule est partie". La joie rassemble.
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