[Rencontre à retrouver dans le magazine têtu· de l'hiver, disponible chez vos marchands de journaux ou livré chez vous sur abonnement.] Vedette du cabaret, pionnière de la transidentité en France avec ses amies Coccinelle et Bambi, Fétiche a fêté en 2025, comme cette dernière, ses 90 ans. L’occasion pour Marie-Pierre Vancallement de faire paraître ses mémoires, Fétiche par Fétiche, aux éditions Atlande.
"Vous pouvez me poser toutes les questions que vous voulez, rien ne me gêne." Fétiche démarre notre entretien comme elle aime aborder la vie : de front. Dans son appartement du 17e arrondissement de Paris, qu’elle habite depuis cinquante ans, les rideaux de velours rouge, le mur de miroirs et la commode ordonnée rappellent sa vie de scène, dont les souvenirs encore frais continuent de faire scintiller son regard.
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Née en 1935 à Wattrelos, à la frontière belge de l’agglomération lilloise, Marie-Pierre Vancallement connaît une enfance difficile, victime d’un père violent et d’un viol, à l’âge de 15 ans, par son premier employeur. Elle arrive à Paris au milieu des années 1950, une lettre d’émancipation signée par sa mère en main, avec la volonté de faire de la scène son métier. À 19 ans, la voilà qui enchaîne les tours de chant dans des clubs gays de la capitale, sans savoir encore ce que transitionner veut dire.
Sœurs choisies
C’est une rencontre au Festival, un club privé de la rue du Colisée, qui va déterminer la suite. "Deux pin-up débarquent en vison et en décolleté dans la salle de spectacle", se rappelle-t-elle. Curieuse, elle s’enquiert de leur identité auprès du barman, qui lui rétorque : "Ces deux jolies stars, comme tu dis, ce sont des garçons." L’information la bouleverse, comme elle le retrace dans son autobiographie : "Un véritable tsunami s’empare de moi. Je suis fascinée, en proie à un vertige indescriptible, comme si le monde basculait autour de moi. À 20 ans, je viens de comprendre qu’une part de moi était dans l’ombre, que je vivais avec deux moi, et qu’il était temps que l’un deux s’efface et disparaisse."
Les deux femmes, qui ont remarqué ses œillades, l’invitent à leur table. Et se présentent : Bambi, Coccinelle. Elles sont les deux stars du célèbre cabaret travesti Madame Arthur. "Tu n’es pas faite pour travailler ici, tu devrais venir avec nous", lui enjoignent-elles. "J’ai l’impression qu’elles savaient déjà qui j’étais réellement", se souvient Fétiche. La voilà qui, en 1956, rejoint la troupe, dans laquelle elle continue d’exploiter ses talents de chanteuse. Dans l’intimité des loges, elle se familiarise aussi avec la prise d’hormones, épaulée par Coccinelle. "Je voulais être aussi belle que Bambi, sourit-elle. C’est là que tout a commencé." Son nom de scène, ses nouvelles amies le trouveront lors d’une séance de lèche-vitrine dans les rues de Pigalle, placardé sur l’enseigne d’un magasin : "Fétiche".
"La Fée", ainsi qu’elle est désormais surnommée, apprend aussi la dure réalité de l’époque, en particulier la persécution policière que subissent celles qui osent transgresser le genre. Fétiche ne compte pas ses heures passées en garde à vue. "Je connais parfaitement les vingt commissariats de la capitale !" rigole-t-elle aujourd’hui. Mais à l’image de ses camarades, il en faut plus pour éteindre une telle volonté.
Merci maman
Lorsque la directrice du Carrousel de Paris recherche une remplaçante à Dany Dan pour présenter son spectacle, Fétiche tente sa chance, en s’inventant une réputation dans les cabarets du Nord. Son culot est récompensé : elle devient maîtresse de cérémonie du cabaret de la rue du Colisée où viennent s’encanailler les bourgeois à la recherche d’exotisme sexy.
Mais la guerre d’Algérie fait rage, et Fétiche est encore un garçon aux yeux de l’administration. Appelée à s’engager, elle est contrainte de retourner dans le village qui l’a vue naître où elle retrouve, pour la première fois depuis le début de sa prise d’hormones, sa mère. Celle-ci lui offre alors une leçon d’amour inconditionnel : "Je lui ai dit 'bonjour maman', et elle m’a prise dans ses bras. Je me suis sentie sauvée", raconte-t-elle, toujours émue. À la caserne, elle explique simplement qu’elle est "un cas de la nature, moitié-moitié" : "Ils n’avaient jamais vu ça, j’ai été réformée !"
Retour au Carrousel de Paris, où Fétiche séduit par son goût du show et du costume : 53 numéros à présenter ? Qu’à cela ne tienne, elle portera 53 tenues ! Le Tout-Paris connaît son nom, et elle côtoie les plus grandes stars : Marlène Dietrich, Gloria Swanson, Kim Novak, Joséphine Baker ou encore Marlon Brando. Désormais incontournable, la jeune artiste voyage à travers le monde et fait plusieurs tournées en Asie. Elle gardera ses fonctions au Carrousel jusqu’au déménagement du cabaret en 1985.
Nouveau départ
L’amatrice de chanson française fait la connaissance d’un certain Pascal Sevran, qui présente déjà à la télévision La Chance aux chansons. Partageant nombre de références et une admiration pour la chanteuse Lucienne Delyle, les deux se lient rapidement d’amitié. Sous le nom de Marie-Pierre Vancallement, la voilà coordinatrice artistique et assistante de production de la mythique émission musicale. L’aventure télévisuelle durera dix ans, jusqu’en 1999.
Un quart de siècle plus tard, après avoir surmonté deux cancers, Marie-Pierre garde toute sa superbe, et son goût pour le partage. "Au-delà de la nostalgie, il demeure la beauté des souvenirs, la noblesse du chemin parcouru et la fierté d’avoir été de cette aventure. Alors, pas question de finir sur une note triste !" nous intime-t-elle, avant de trinquer au cidre.
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Crédit photos : Mathieu Moulin / archives personnelles