cinéma"Bel ami" de Jun Geng, un film queer lumineux et politique

Par Thibault Lucia le 28/01/2026
Bel,ami,Bel ami,Jun Geng,film,chinois,cinéma,queer,LGBT,critique,avis

Interdit de diffusion en Chine, Bel ami, qui sort chez nous au cinéma ce mercredi 28 janvier, entremêle la trajectoire d'un couple lesbien et d'un quinquagénaire gay et mélancolique dans un régime répressif. Jun Geng signe une comédie douce-amère où aimer devient, en soi, une geste politique.

Présenté au festival Chéries-Chéris, Bel ami a attiré notre attention autant par la délicatesse de son regard que du fait de sa censure en Chine, les autorités jugeant son propos "subversif". Cette comédie dramatique, tournée dans un noir et blanc stylisé au sein d’une petite ville située dans le nord-est du pays, déploie un récit choral où des trajectoires intimes se croisent dans l’ombre pesante du régime chinois. Jun Geng (qui a auparavant réalisé Manchurian Tiger en 2021 et Free and Easy en 2017) ausculte ici le désenchantement de personnages qui cherchent à aimer librement dans un pays qui leur refuse cette possibilité.

À lire aussi : Douze films LGBT qu'on a hâte de découvrir en 2026

Bien que le titre évoque le classique littéraire de Maupassant, Bel ami n’a rien d’une adaptation et s’apparente plutôt à la peinture contemporaine de sentiments contrariés. Au cœur de ce tableau minimaliste, M. Qu Wenshan, un homme d’une cinquantaine d’années, traverse une période de désarroi après la rupture d’avec son compagnon. Marié une première fois dans sa jeunesse, il tente désormais d’assumer pleinement son désir malgré la solitude et la culpabilité que cette émancipation tardive fait surgir. En parallèle, Liu Ying et Abu, un couple lesbien, cherchent à concevoir un enfant. Faute de reconnaissance légale et sous la pression familiale, elles réfléchissent à un arrangement avec le coiffeur gay du quartier, qui pourrait leur servir à la fois de géniteur et de paravent social.

"L'amour n'est pas rationnel"

Avec ce sixième long-métrage, le cinéaste chinois entrelace les mésaventures de personnages qui se répondent et se contredisent, révélant en creux une même lutte, celle de concilier leurs sentiments au cœur d’un cadre rigide. Derrière son esthétique étroite et son rythme lancinant, Bel ami se court-circuite régulièrement, créant des points de bascule vers l’absurde voire le burlesque. Jun Geng détourne avec malice les codes imposés par le régime communiste, allant jusqu’à faire fredonner "L’Internationale" par l’un des personnages dans une séquence aussi incongrue qu’irrévérencieuse.

La densité émotionnelle de Bel ami se loge moins dans ses répliques que dans ses silences, ses regards esquivés et ses multiples jeux de reflets dans les miroirs. La texture sonore, travaillée à l’épure, accentue l’isolement des personnages comme enfermés dans une bulle hors du temps. En engageant la même troupe d’interprètes, notamment Xu Gang et Zhang Zhiyong qui alternent le tournage et leurs emplois quotidiens, Jun Geng enveloppe son film d’une cohésion rare qui diffuse une impression de familiarité troublante. Derrière son humour discret et sa mélancolie assumée, Bel Ami affirme avec force que "l’amour n’est pas rationnel" et que c’est simplement cette irrationalité qui le rend subversif. En observant le quotidien de ses protagonistes, sans misérabilisme ni grand discours, Jun Geng livre un film lumineux et résolument politique dans sa liberté de ton.

À lire aussi : "The Boyfriend" : une télé-réalité doudou contre la dépression hivernale

Crédits photo : Blue Note Films